{"id":86,"date":"2018-02-25T15:17:23","date_gmt":"2018-02-25T15:17:23","guid":{"rendered":"https:\/\/chaotidien.wordpress.com\/?p=86"},"modified":"2018-02-25T15:17:23","modified_gmt":"2018-02-25T15:17:23","slug":"un-gant-des-abeilles-et-roger","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chaotidien.fr\/?p=86","title":{"rendered":"Un gant, des abeilles et Roger"},"content":{"rendered":"<p><em>Mr. Holmes<\/em> (2015), Bill Condon (dir)<\/p>\n<p>Nous sommes \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1940 ou d\u00e9but des ann\u00e9es 50, apr\u00e8s la seconde guerre mondiale, apr\u00e8s Hiroshima, et Sherlock Holmes est retourn\u00e9 vivre dans son cottage de la campagne anglaise. Holmes est un vieux monsieur. Il s\u2019occupe de ruches et d\u00e9plore sa m\u00e9moire d\u00e9faillante. Son m\u00e9decin lui donne un agenda dans lequel il doit faire une marque chaque fois qu\u2019un mot, un nom, un souvenir lui \u00e9chappent sur la page du jour o\u00f9 cela lui arrive. Holmes est de retour d\u2019un voyage au Japon o\u00f9 il est parti recueillir une plante cens\u00e9e am\u00e9liorer la m\u00e9moire. Une plante qui semble pousser uniquement sur une terre d\u00e9vast\u00e9e, en l\u2019occurrence dans les cendres de la ville d\u2019Hiroshima. Il demande \u00e0 sa gouvernante de cuisiner en utilisant l\u2019huile qu\u2019il extirpe de la plante. Il d\u00e9veloppe dans le m\u00eame temps une relation d\u2019affection, d\u2019amiti\u00e9 et de transmission avec le jeune fils de la gouvernante, Roger. Holmes est obs\u00e9d\u00e9 par ses pertes de m\u00e9moire alors qu\u2019il souhaite r\u00e9\u00e9crire le d\u00e9roulement de sa derni\u00e8re enqu\u00eate afin de modifier la version r\u00e9alis\u00e9e par son acolyte Watson (mort deux ans auparavant semble-t-il) Cependant il ne se souvient plus de ce qui s\u2019est r\u00e9ellement pass\u00e9, d\u2019o\u00f9 sa volont\u00e9 d\u2019utiliser la plante dite miraculeuse.<\/p>\n<p>Ses pertes de m\u00e9moire commenc\u00e8rent \u00e0 la fin de cette enqu\u00eate, lorsqu&#8217;il prit conscience pour la premi\u00e8re fois de son extr\u00eame solitude \u00e0 l\u2019enterrement d\u2019Ann, la femme de son dernier client qui l\u2019avait sollicit\u00e9 \u00e0 son sujet. Elle-m\u00eame \u00e9tait une grande solitaire depuis que ses deux enfants \u00ab non n\u00e9s \u00bb, \u00e9taient morts en fausse couche et elle vit en Holmes (qu\u2019elle savait avoir \u00e9t\u00e9 employ\u00e9 par son mari) quelqu\u2019un pouvant non seulement comprendre son extr\u00eame solitude mais \u00e9galement le fait qu\u2019elle puisse dialoguer avec ses enfants morts \u00ab qui sont juste de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du mur \u00bb, comme tous les morts. Holmes la comprend, tout comme il a compris qu\u2019elle ne souhaitait pas tuer son mari mais agissait de la sorte pour l\u2019atteindre lui, lui parler et se faire comprendre de lui (la place que prend Holmes n\u2019est pas sans rappeler celle du psychanalyste entra\u00een\u00e9 par son patient dans un labyrinthe fictionnel tortueux pour s\u2019assurer s\u2019il peut vraiment l\u2019aider, l\u2019\u00e9couter et l\u2019accompagner dans la r\u00e9alit\u00e9 historique toujours pr\u00e9sente de son exp\u00e9rience traumatique afin de pouvoir (commencer \u00e0) vivre au pr\u00e9sent). Lorsque tous deux se rendent compte de leur compr\u00e9hension mutuelle devant la solitude, elle lui propose de partager cette solitude \u00e0 deux. Tr\u00e8s bel instant o\u00f9 l\u2019imaginaire du couple fusionnel explose devant la r\u00e9alit\u00e9 du lien de compr\u00e9hension mutuelle qui pourrait unir deux \u00eatres \u00e9ternellement seuls. Holmes h\u00e9site puis lui sugg\u00e8re de rentrer chez elle, vers son mari qui l\u2019aime. Elle le remercie de sa compr\u00e9hension et part, laissant Holmes avec l\u2019un de ses gants. Elle se suicide quelques heures plus tard en se jetant sous un train.<\/p>\n<p>Holmes commence d\u00e8s lors \u00e0 perdre la m\u00e9moire, ou plut\u00f4t \u00e0 vivre dans le d\u00e9sespoir d\u2019avoir refus\u00e9 la proposition d\u2019Ann, et d\u2019avoir simplement r\u00e9solu une affaire de plus, se contentant du plaisir intellectuel d\u2019une telle r\u00e9solution sans se soucier du plaisir \u00e9motionnel de partager un lien avec une personne ou du plaisir d\u2019imaginer que la vie pourrait \u00eatre autre qu\u2019une \u00e9nigme \u00e0 r\u00e9soudre, puisque in fine la r\u00e9solution ultime est la mort qui reste \u00e0 la fois \u00e0 jamais \u00e9nigmatique, insondable et dans le m\u00eame temps parfaitement claire, in\u00e9vitable. Holmes ne perd pas la m\u00e9moire parce qu\u2019il est vieux, malade, s\u00e9nile, mais parce qu\u2019il est seul, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 et qu\u2019il abandonne ce qui l\u2019a toujours anim\u00e9. Il vit dans le m\u00eame temps une sorte de r\u00e9conciliation avec une partie de lui-m\u00eame enfouie depuis longtemps \u00e0 travers sa relation avec Roger, le jeune enfant \u00e0 qui il apprend l\u2019art de l\u2019apiculture et \u00e0 qui il fait lire sa tentative d\u2019\u00e9criture de sa derni\u00e8re enqu\u00eate lorsque ses souvenirs le lui permettent ; 5 ann\u00e9es apr\u00e8s la mort d\u2019Ann durant lesquelles Holmes ne va entretenir aucune v\u00e9ritable relation avec le monde ext\u00e9rieur hormis sa recherche d\u2019une plante miraculeuse pour \u00ab soigner \u00bb sa m\u00e9moire. Holmes est contact\u00e9 par un homme japonais, Umizagi, qui l\u2019invite apr\u00e8s quelques mois \u00e0 venir au Japon pour rechercher cette plante. L\u2019homme en question se pr\u00e9sente comme un admirateur de longue date de Holmes tel que Watson le d\u00e9peint dans ses livres. Il lui pr\u00e9sente sa m\u00e8re qui demande \u00e0 Holmes ce qu\u2019il a fait de son chapeau typique et de sa pipe. Holmes r\u00e9v\u00e8le qu\u2019il n\u2019a jamais port\u00e9 un tel chapeau et qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re le cigare, ajoutant qu\u2019il n\u2019a pas d\u2019imagination mais privil\u00e9gie les faits au contraire de Watson. Umizagi accompagne Holmes \u00e0 Hiroshima o\u00f9 la plante est r\u00e9put\u00e9e pousser. Dans un paysage d\u00e9vast\u00e9 par la bombe atomique, Umizagi trouve une pousse de la plante et la d\u00e9terre pour la donner \u00e0 Holmes. Au loin le d\u00f4me d\u00e9charn\u00e9 du mus\u00e9e des Sciences vers lequel se tourne Holmes ressemble \u00e0 un cr\u00e2ne vid\u00e9 de toute pens\u00e9e, de toute chair, de toute m\u00e9moire. La plante de son c\u00f4t\u00e9 symbolise la vie l\u00e0 o\u00f9 la mort est devenue permanence ; Sous les cendres, la vie peut rena\u00eetre, ou plut\u00f4t la vie ne dispara\u00eet pas. Si la plante ne redonne pas \u00e0 Holmes sa m\u00e9moire, elle agit \u00e0 la fois comme un objet-\u00e9cran et un objet-r\u00e9v\u00e9lateur (rejoignant en quelque sorte l\u2019objet transitionnel de Winnicott) : un objet-\u00e9cran car Holmes voit en cette plante son dernier recours et ne pr\u00eate attention \u00e0 rien d\u2019autre. Il est obs\u00e9d\u00e9, aveugl\u00e9 par la plante ; un objet-r\u00e9v\u00e9lateur car une fois le constat de son inutilit\u00e9 m\u00e9dicale pour la m\u00e9moire, elle laisse la place \u00e0 un paysage int\u00e9rieur d\u00e9vast\u00e9 et aux raisons de cette d\u00e9vastation.<\/p>\n<p>L\u00e0 encore le jeune Roger joue un r\u00f4le essentiel puisque c\u2019est lui qui permet \u00e0 Holmes, alit\u00e9 apr\u00e8s avoir chut\u00e9 et perdu conscience, non seulement de voir sans son attirail de d\u00e9tective (loupe) mais qui lui procure le v\u00e9ritable objet-\u00e9cran\/objet-r\u00e9v\u00e9lateur de la relation bloqu\u00e9e de Holmes \u00e0 sa propre m\u00e9moire dont la plante n\u2019est qu\u2019un substitut. Un gant. Le gant d\u2019Ann, que Watson a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 aupr\u00e8s de Holmes \u00e0 Baker Street alors que ce dernier \u00e9tait plong\u00e9 dans les affres de l\u2019h\u00e9ro\u00efne, de la douleur, du regret et apr\u00e8s que ce dernier avait racont\u00e9 en d\u00e9tail \u00e0 son \u00ab fid\u00e8le \u00bb serviteur l\u2019histoire de cette femme. Watson \u00e9crivit une version infid\u00e8le, cachant en quelque sorte la v\u00e9ritable enqu\u00eate sous un flot de romance, et cachera \u00e9galement le gant dans un tiroir de son armoire ; armoire dans laquelle le jeune Roger va fouiller pour trouver la loupe de holmes et y trouver le gant.<\/p>\n<p>Si Holmes a perdu la m\u00e9moire, ce dont il est certain, il n\u2019a cependant pas perdu sa capacit\u00e9 \u00e0 enqu\u00eater et \u00e0 d\u00e9nouer les fils du r\u00e9el. Watson et Roger en sont tous deux convaincus. Watson, consciemment ou non, donne par anticipation \u00e0 Holmes les moyens de recouvrer non pas la m\u00e9moire mais la raison ; la raison pour laquelle il a cherch\u00e9 \u00e0 effacer les traces de la douleur, ses origines, le moment de r\u00e9v\u00e9lation, la mort d\u2019Ann et sa propre culpabilit\u00e9. En \u00e9crivant un r\u00e9cit dont la logique \u00e9chappe \u00e0 Holmes, il donne \u00e0 ce dernier le d\u00e9sir de recouvrer la v\u00e9ritable histoire. La contre-histoire de Watson permettra \u00e0 l\u2019esprit de d\u00e9duction de Holmes, que ce dernier cherche \u00e0 faire dispara\u00eetre, \u00e0 ne plus utiliser, se coupant d\u00e8s lors d\u2019une partie de lui-m\u00eame et de la composante essentielle de son exp\u00e9rience au monde, de resurgir et de faire ce pour quoi Holmes est c\u00e9l\u00e8bre, cette fois-ci dans le but de d\u00e9terrer les raisons de sa perte de m\u00e9moire en trouvant les raisons de sa d\u00e9cision de ne plus enqu\u00eater apr\u00e8s cette derni\u00e8re investigation d\u00e9sastreusement r\u00e9ussie. En renouant avec une partie de lui qui est fondamentale, Holmes peut recouvrer les \u00e9l\u00e9ments obstru\u00e9s, enfouis, volontairement enterr\u00e9s. Roger est \u00e9galement convaincu qu\u2019Holmes est toujours le fameux d\u00e9tective qu\u2019il a toujours \u00e9t\u00e9, dans la r\u00e9alit\u00e9 et dans la fiction, et lui impose un d\u00e9fi cruel aux d\u00e9pens de sa propre m\u00e8re. Il exige de Holmes de d\u00e9duire de la mani\u00e8re dont sa m\u00e8re est coiff\u00e9e et habill\u00e9e ce qu\u2019elle a fait auparavant et l\u2019endroit o\u00f9 elle est all\u00e9e. Apr\u00e8s quelques secondes d\u2019h\u00e9sitation, de la part de Holmes et de la gouvernante, les deux adultes c\u00e8dent au caprice de l\u2019enfant. La m\u00e8re de Roger repr\u00e9sente d\u00e8s lors une porte et une ombre. L\u2019ombre est celle de la derni\u00e8re enqu\u00eate de Holmes lorsqu\u2019il \u00e9tait encore d\u00e9tective, soit l\u2019enqu\u00eate sur Ann. La porte est celle ouverte vers sa propre histoire, son propre pass\u00e9 et sa force de d\u00e9duction souvent d\u00e9nu\u00e9e d\u2019\u00e9motion, de plaisir, d\u2019attention, compos\u00e9e de pur plaisir intellectuel qui peut se r\u00e9v\u00e9ler d\u00e9vastateur pour autrui, l\u2019enqu\u00eat\u00e9. Holmes d\u00e9duit des v\u00eatements de sa gouvernante qu\u2019elle s\u2019est rendue \u00e0 Portsmouth pour signer un contrat de travail avec sa s\u0153ur qui est tenanci\u00e8re d\u2019un h\u00f4tel. La r\u00e9v\u00e9lation engendre la col\u00e8re de Roger qui insulte sa m\u00e8re. Holmes pousse l\u2019enfant \u00e0 pr\u00e9senter ses excuses \u00e0 sa m\u00e8re pour ne pas avoir \u00e0 le regretter par la suite. Ce que fait Roger. Et Holmes d\u2019avouer que lui n\u2019a pas su dire les choses, s\u2019excuser, revenir sur ses propos en de nombreuses occasions et le regrette. Il nourrit de nombreux regrets en r\u00e9alit\u00e9. Tous les \u00e9l\u00e9ments sont alors r\u00e9unis pour permettre \u00e0 Holmes non pas de recouvrer la m\u00e9moire, mais de r\u00e9inscrire dans son histoire les raisons, les causes, l\u2019origine de sa douleur, de son regret ultime, de son abandon d\u2019une partie de lui-m\u00eame, morte pour ainsi dire avec Ann.<\/p>\n<p>Mais ces \u00e9l\u00e9ments n\u00e9cessitent un symbolum, un composant spatio-temporel universel permettant leur r\u00e9union en tant que marque du continuum historique. Et ce sont les abeilles qui vont jouer ce r\u00f4le. Dans l\u2019apprentissage que fait Roger du m\u00e9tier d\u2019apiculteur, se joue une transmission qui va bien au-del\u00e0 des techniques d\u2019enfumage des ruches ou de compr\u00e9hension des raisons pour lesquelles les abeilles meurent massivement.<br \/>\nCe que Holmes transmet \u00e0 Roger, Roger le lui redonne, le lui renvoie dans une forme de miroir historique et empirique. Holmes n\u2019a d\u2019autre choix que de se tourner vers le pass\u00e9 par la pr\u00e9sence r\u00e9flexive de Roger, la pr\u00e9sence de Roger en tant que t\u00e9moin et acteur d\u2019un ordre de temps non discontinu auquel appartient \u00e9galement Holmes, m\u00eame s\u2019il chercha \u00e0 s\u2019en d\u00e9tacher. Roger poss\u00e8de un esprit de d\u00e9duction aiguis\u00e9 et Holmes s\u2019amuse \u00e0 lui poser quelques \u00e9nigmes que l\u2019enfant tente de r\u00e9soudre. Roger entre \u00e0 deux reprises \u00ab avec effraction \u00bb dans la vie de Holmes pour enqu\u00eater ; une premi\u00e8re fois tandis que Holmes est au Japon, et Roger s\u2019introduit dans son bureau, y lit les premi\u00e8res pages que consacra Holmes au r\u00e9cit de sa derni\u00e8re enqu\u00eate ; une seconde fois pour y r\u00e9cup\u00e9rer la loupe de Holmes afin d\u2019examiner les corps d\u2019abeilles et analyser les causes de leur mort, ce qui lui permet de trouver le gant camoufl\u00e9 par Watson dans un tiroir d\u00e9rob\u00e9. Ces deux moments sont essentiels. Le premier car il confronte Holmes \u00e0 la question de l\u2019adresse de son \u00e9criture [et l\u2019adresse de son \u0153uvre en tant que r\u00e9alit\u00e9 empirique \u00e0 transmettre par lui-m\u00eame et non en tant que fiction \u00e9crite par un autre quelle que soit la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de cette fiction], et Holmes propose \u00e0 Roger de devenir son lecteur-t\u00e9moin \u00e0 mesure que ses souvenirs remontent \u00e0 la surface de sa m\u00e9moire et qu\u2019il peut les \u00e9crire. Le second car il fait de Roger le t\u00e9moin, le sujet vivant et le produit de l\u2019espace-temps comme continuit\u00e9 ; un h\u00e9ritier, \u00e0 la fois de son talent de d\u00e9duction et de logique, mais \u00e9galement celui par qui la fin peut redevenir ou devenir un d\u00e9but et retrouver son sens historique, sa propre logique interne. Le gant est r\u00e9v\u00e8lateur en tant qu\u2019objet (odeur, rappel \u00e0 la m\u00e9moire de l\u2019instant travers\u00e9 par holmes de la perte du gant\u2026) et en tant que non-objet ou objet cach\u00e9 (par Watson apr\u00e8s l\u2019\u00e9criture de sa fiction, et \u00ab cach\u00e9 \u00bb \u00e9galement par Holmes pour ne pas avoir \u00e0 se souvenir des raisons de sa douleur et de son choix de solitude). Le gant r\u00e9v\u00e8le des lieux, des relations \u00e0 ces lieux et aux instants constituant de ces relations auxquels Holmes a particip\u00e9 et desquels il chercha \u00e0 se s\u00e9parer, \u00e0 s\u2019extraire en extrayant sa propre m\u00e9moire de son pr\u00e9sent ; une s\u00e9paration act\u00e9e et symbolis\u00e9e par le camouflage effectif du gant par Watson. La fiction rejoint la r\u00e9alit\u00e9. Le r\u00e9cit de Watson fait lien avec l\u2019absence du r\u00e9cit du r\u00e9el de Holmes, et \u00e0 l\u2019intersection des deux, se tiennent un gant et un non-gant (onguent), ainsi que Roger et les abeilles. Ce triptyque entre en r\u00e9sonnance avec les histoires que le p\u00e8re de Roger lui contait lorsqu\u2019il \u00e9tait enfant et que Roger a oubli\u00e9es. Roger demande alors \u00e0 sa m\u00e8re si elle s\u2019en souvient. Elle r\u00e9pond qu\u2019elle n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 dou\u00e9e pour raconter des histoires (l\u00e0 encore le lien avec Holmes, Ann et la solitude partag\u00e9e est flagrant). Mais elle se souvient que le p\u00e8re de Roger lui demandait toujours de choisir trois objets \u00e0 partir desquels composer son r\u00e9cit, sa fable, et Roger nommait trois objets dont il faisait toujours partie. Ce Roger \u00ab fictionnel \u00bb est essentiel pour le Roger de chair et de sang, puisqu\u2019il peut d\u00e8s lors se projeter hors de lui-m\u00eame et devenir en quelque sorte \u00e0 la fois Holmes et Watson, c\u2019est-\u00e0-dire celui qui imagine et celui qui s\u2019en tient aux faits. Holmes finira par se souvenir de la suite de l\u2019enqu\u00eate, apr\u00e8s que le gant a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9, apr\u00e8s que ses regrets ont \u00e9t\u00e9 transmis \u00e0 Roger et que ce dernier s\u2019excuse aupr\u00e8s de sa m\u00e8re, apr\u00e8s que Holmes a re\u00e7u une lettre annon\u00e7ant une autre mort, celle de la m\u00e8re d\u2019Imazugi, faisant appara\u00eetre non seulement son propre isolement, mais celui de la femme du p\u00e8re d\u2019Imazugi. Imazugi avait en r\u00e9alit\u00e9 attir\u00e9 Holmes au Japon pour conna\u00eetre les raisons de la disparition de son p\u00e8re en Angleterre, la derni\u00e8re lettre de ce dernier \u00e0 l\u2019attention de sa famille indiquait qu\u2019il avait rencontr\u00e9 Holmes et qu\u2019il allait sans doute rester en Angleterre pour une longue p\u00e9riode. Holmes nie conna\u00eetre cet homme lorsque Imazugi le lui demande et nous ne savons pas alors s\u2019il l\u2019a jamais rencontr\u00e9 ou s\u2019il a oubli\u00e9 cette rencontre. Lorsque Holmes aura recouvr\u00e9 l\u2019ensemble de l\u2019histoire, de son histoire, de son r\u00f4le dans la mort d\u2019Ann, de l\u2019amour d\u00e9sormais impossible ou plut\u00f4t de l\u2019impossibilit\u00e9 d\u00e9sormais de partager une double solitude, il r\u00e9pond \u00e0 Imazugi et nous comprenons qu\u2019il n\u2019a jamais rencontr\u00e9 son p\u00e8re. Nous le comprenons tandis qu\u2019Holmes lui \u00e9crit exactement le contraire. Il invente une histoire, imagine une trame, disant avoir recouvr\u00e9 la m\u00e9moire de sa rencontre avec l\u2019homme, et se souvenant d\u00e9sormais pourquoi il avait souhait\u00e9 rester en Angleterre. Il \u00e9crit une fiction pour permettre \u00e0 Imazugi de trouver sa place dans l\u2019histoire de son p\u00e8re, dans l\u2019histoire, d\u2019inscrire un fragment manquant, de combler un vide empirique par un r\u00e9cit. Et Holmes d\u2019accepter que la r\u00e9solution intellectuelle d\u2019\u00e9nigmes ne soit pas la r\u00e9solution des sentiments ou puisse m\u00eame aller \u00e0 l\u2019encontre du bien-\u00eatre de ceux cens\u00e9s b\u00e9n\u00e9ficier de la r\u00e9solution de l\u2019\u00e9nigme. Invoquant sa perte de m\u00e9moire et sa soudaine rem\u00e9moration, il lie l\u2019espace du v\u00e9cu et l\u2019espace de l\u2019imagin\u00e9, ces deux espaces-temps n\u2019\u00e9tant possibles que dans un continuum historique constitu\u00e9 de symbolums, d\u2019objets relationnels, de figures du passage, de seuils, de transmission et de r\u00e9ception ou plut\u00f4t de contre-transmission. Un gant, les abeilles et Roger.<\/p>\n<p>Un gant comme objet-\u00e9cran \/ objet-r\u00e9v\u00e9lateur, vide de m\u00e9moire en soi mais dont l\u2019absence (l\u2019enfouissement) et la pr\u00e9sence (d\u00e9senfouissement) permettent de couvrir ou de r\u00e9tablir un lien avec un v\u00e9cu ant\u00e9rieur.<br \/>\nLes abeilles comme figure de la permanence dans l\u2019impermanence, comme symbole de l\u2019espace-temps hors de l\u2019espace-temps de l\u2019exp\u00e9rience humaine, figure de ce qui reste lorsque les humains s\u2019en vont, meurent, naissent. Plusieurs passages dans le film \u00e9voquent cette permanente impermanence. Roger demande \u00e0 Holmes ce que deviendront les abeilles lorsque Holmes mourra, ce \u00e0 quoi le d\u00e9tective r\u00e9pond qu\u2019il ne sait pas. Le temps des hommes croise le temps des abeilles. Les hommes les apprivoisent et les abeilles acceptent la pr\u00e9sence des hommes. Mais lorsqu\u2019un homme meurt, et qu\u2019il ne peut transmettre \u00e0 quiconque le savoir-faire de l\u2019apiculteur qu\u2019il \u00e9tait, le lien entre hommes et abeilles est rompu et nul ne sait ce qu\u2019il adviendra d\u2019elles. Elles seront sans doute l\u00e0, comme elles l\u2019\u00e9taient avant l\u2019homme et le seront encore apr\u00e8s lui, si toutefois elles ne sont pas toutes extermin\u00e9es par l\u2019\u00eatre humain. Si les abeilles peuvent vivre sans l\u2019\u00eatre humain, l\u2019inverse n\u2019est pas vrai. En second lieu, Holmes re\u00e7oit un cadeau d\u2019Imazugi avant de repartir du Japon. Il s\u2019agit de deux abeilles japonaises conserv\u00e9es dans une pierre transparente, une sorte d\u2019ambre translucide et grossissant. Holmes en fera cadeau \u00e0 Roger. Et lorsque Roger sera piqu\u00e9 quasi mortellement par les abeilles, selon toute vraisemblance, Holmes affect\u00e9 par la douleur et la tristesse, entrera dans le lieu sacr\u00e9 de la chambre de Roger, inversant l\u2019effraction commise plus t\u00f4t par le jeune homme, et le fera non pour trouver un indice, une explication \u00e0 ce qui s\u2019est pass\u00e9, mais par amour pour le jeune enfant et par d\u00e9sespoir devant sa probable mort. Cependant le lien \u00e9motionnel d\u00e9velopp\u00e9 par le jeune homme n\u2019emp\u00eache pas l\u2019esprit de d\u00e9duction de Holmes de fonctionner, d\u2019op\u00e9rer [Intellect et \u00e9motion, faits et imagination se rejoignent alors dans un espace-temps non anticip\u00e9 par Holmes, r\u00e9v\u00e9lant \u00e0 lui-m\u00eame et au spectateur sa transformation, et sa continuit\u00e9 dans la diff\u00e9rence] et Holmes s\u2019aper\u00e7oit en regardant le cadeau fait \u00e0 Roger quelque temps plus t\u00f4t que les abeilles ne peuvent avoir \u00ab commis le crime \u00bb, car le dard pr\u00e9sent sur l\u2019une des abeilles \u00e9ternellement conserv\u00e9e dans la pierre, \u00e9tait absent des piqures re\u00e7us par Roger, alors que les abeilles perdent leur dard en piquant. L\u2019abeille \u00e9ternelle r\u00e9v\u00e8le \u00e0 Holmes l\u2019\u00e9vidence de l\u2019innocence de l\u2019abeille du pr\u00e9sent. Et il parviendra \u00e0 remonter le fil de l\u2019intrigue en comprenant que Roger a trouv\u00e9 la cause de la mort abondante parmi les abeilles, soit un essaim de gu\u00eapes \u00e0 proximit\u00e9 qu\u2019il a tent\u00e9 de noyer et qui l\u2019ont piqu\u00e9. Le troisi\u00e8me passage est celui o\u00f9 Holmes \u00f4te le gant de la main d\u2019Ann pour lui lire son avenir ; une abeille attir\u00e9e par l\u2019odeur du parfum d\u2019Ann s\u2019y pose, et demeure sur le gant tandis que la main en sort. Apr\u00e8s le d\u00e9part d\u2019Ann, l\u2019abeille oubli\u00e9e sur le gant est retrouv\u00e9e morte par Holmes, victime du poison qu\u2019Ann destinait fictivement (elle n\u2019avait pas l\u2019intention de tuer son mari) et fictionnellement (elle avait l\u2019intention de toucher holmes en faisant croire \u00e0 l\u2019assassinat de son mari) \u00e0 son mari. Ce qui meurt dans cette abeille c\u2019est le caract\u00e8re \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de la rencontre et son impossible continuit\u00e9 partag\u00e9e apr\u00e8s le refus de Holmes de vivre avec Ann. L\u2019abeille meurt, le gant reste, Ann s\u2019en va, Holmes reste. Mais ce qui meurt en Holmes en cet instant pr\u00e9cis et qui prendra 5 ann\u00e9es \u00e0 se mat\u00e9rialiser c\u2019est son refus de la solitude et le rejet intellectuel de ce refus dans le rejet de son esprit de d\u00e9duction, de l\u2019utilisation de cet esprit de d\u00e9duction pour enqu\u00eater, et l\u2019isolement volontaire dans sa maison de campagne. Lorsque Holmes redonnera pleinement sa place \u00e0 son esprit de d\u00e9duction, lorsque Holmes acceptera de nouveau de l\u2019employer, il le fera non pour r\u00e9soudre une \u00e9nigme intellectuellement, mais pour cr\u00e9er un lien, un lieu de passage, un seuil, un symbolum gr\u00e2ce auquel la solitude de son \u00eatre accompagnera ou sera accompagn\u00e9e de la solitude d\u2019autres humains. Et les sentiments, \u00e9motions, l\u2019imagination feront d\u00e9sormais partie de ce monde du silence fracassant de la solitude de tout \u00eatre qui cherche dans la fiction de ses relations au monde \u00e0 ne pas \u00eatre \u00e9ternellement pr\u00e9serv\u00e9 dans la pierre.<\/p>\n<p>Enfin, Roger comme figure de l\u2019espace-temps de l\u2019exp\u00e9rience humaine et de la tension entre la vie et la mort, entre les vivants et les morts. Il survivra aux piq\u00fbres de gu\u00eapes. D\u00e8s lors, les solitudes d\u2019\u00eatres appartenant \u00e0 trois g\u00e9n\u00e9rations successives pourront se lier, renouer avec le continuum de l\u2019espace-temps dont ils sont le symbole \u00e9ph\u00e9m\u00e8re pour composer leur exp\u00e9rience singuli\u00e8re, et transmettre \u00e0 la fois cette \u00e9ternelle tension entre la vie et la mort et la singularit\u00e9 de leur passage.<\/p>\n<p>La derni\u00e8re image du film donne \u00e0 voir Holmes mat\u00e9rialiser les fragments d\u2019ambre corporelle et psychique dans lesquels il avait enferm\u00e9 son fr\u00e8re, Watson, Ann et quelques autres personnes apr\u00e8s leur mort, apr\u00e8s sa tristesse de les voir ainsi mourir sans rien pouvoir faire. En faisant de ces morts enfouis en lui de v\u00e9ritables pierres tombales (ce qu&#8217;il avait vu une personne en deuil faire sur les ruines d&#8217;Hiroshima), des objets ext\u00e9rieurs, il peut enfin continuer \u00e0 se souvenir d\u2019eux sans \u00eatre recouvert par leur m\u00e9moire absolue ou leur oubli permanent ; sans \u00eatre enterr\u00e9 vivant entre leur absence et l\u2019absence de leur absence.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mr. Holmes (2015), Bill Condon (dir) Nous sommes \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1940 ou d\u00e9but des ann\u00e9es 50, apr\u00e8s la seconde guerre mondiale, apr\u00e8s Hiroshima, et Sherlock Holmes est retourn\u00e9 vivre dans son cottage de la campagne anglaise. Holmes est un vieux monsieur. Il s\u2019occupe de ruches et d\u00e9plore sa m\u00e9moire d\u00e9faillante. 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