{"id":337,"date":"2023-10-21T09:59:32","date_gmt":"2023-10-21T07:59:32","guid":{"rendered":"http:\/\/chaotidien.fr\/?p=337"},"modified":"2023-10-21T10:04:59","modified_gmt":"2023-10-21T08:04:59","slug":"the-congress-leternite-moins-vingt-ans","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chaotidien.fr\/?p=337","title":{"rendered":"The Congress ; l&#8217;\u00e9ternit\u00e9 moins vingt ans."},"content":{"rendered":"\n<p>Paru dans <em>La Soeur de l&#8217;Ange<\/em>, n\u00b015 &#8220;A quoi bon l&#8217;\u00e9ternit\u00e9 ?&#8221;, 24\/06\/2016 <br>(Sur le capitalisme, l&#8217;IA, les auteurs, les acteurs, et notre indevenir)<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00catre mort, mon amour, ce n&#8217;est pas seulement \u00eatre mort, c&#8217;est n&#8217;avoir jamais exist\u00e9. Cela, nous ne l&#8217;apprenons jamais assez t\u00f4t, sinon nous nous r\u00e9veillerions et serions puissamment \u00e9tonn\u00e9s.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; G\u00fcnther Anders <a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Trois mots z\u00e8brent un \u00e9cran noir de leur encre tournesol&nbsp;; \u00ab&nbsp;<em>Twenty years later&nbsp;<\/em>\u00bb. L&#8217;insert flotte quelques secondes \u00e0 peine entre deux s\u00e9quences, entre deux temporalit\u00e9s au go\u00fbt amer d&#8217;\u00e9ternit\u00e9. Un moment seulement. Un instant durant lequel je ressens un m\u00e9lange de tristesse et de joie que j&#8217;aimerais pouvoir \u00e9prouver jusqu&#8217;\u00e0 la fin du film. Un insert que je prie de rester le plus longtemps possible. Pas pour moi. Pour les personnages, ce qu&#8217;ils repr\u00e9sentent, ce qu&#8217;ils vont perdre si cet espace noir est remplac\u00e9, si cet espace noir est d\u00e9pli\u00e9 dans le chapitre suivant comme les dimensions invisibles d&#8217;un monde que l&#8217;on aurait besoin de diss\u00e9quer pour en appr\u00e9cier la beaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis que Peter Jackson n&#8217;a pas rencontr\u00e9 Tolkien, puisqu&#8217;il faut toujours trouver une origine, depuis cette non-rencontre entre un r\u00e9alisateur surdou\u00e9 et un auteur in\u00e9gal\u00e9, depuis surtout que le cin\u00e9ma s&#8217;imagine le terrain de jeu des technologies du num\u00e9rique et de la repr\u00e9sentation co\u00fbte que co\u00fbte d&#8217;un imaginaire tel qu&#8217;il devait pr\u00e9-exister \u00e0 l\u2019\u0153uvre \u00e9crite, les adaptations du genre litt\u00e9raire \u00e0 l&#8217;\u00e9cran ne procurent que rarement autre chose que de l&#8217;amertume. Elles ont bien souvent le go\u00fbt de bonbons pr\u00e9-m\u00e2ch\u00e9s et ne laissent aucune place \u00e0 l&#8217;imagination. Tout est l\u00e0. Leur seul but est de remplir un espace flottant, une zone en friche, d&#8217;images num\u00e9riques fix\u00e9es \u00e0 jamais sur le fond vert de nos psych\u00e9s, l\u00e0 o\u00f9 aurait pu s&#8217;installer un dialogue entre une \u0153uvre \u00e9crite et une \u0153uvre cin\u00e9matographique, une continuit\u00e9 discontinue, une transmission \u00e0 l\u2019\u0153uvre avec l\u2019\u0153uvre comme transmission.<\/p>\n\n\n\n<p>Il reste tout de m\u00eame que lorsqu&#8217;une adaptation d&#8217;un livre de Stanislas Lem par Ary Folman et avec Robin Wright sort en France et se voit menac\u00e9e, faute de public, de ne rester que quelques semaines dans les salles parisiennes, il devient difficile de r\u00e9sister au d\u00e9sir de filer au Cin\u00e9ma Christine pour s&#8217;affaler dans la p\u00e9nombre. Lem est un auteur qui ne se prend pas au s\u00e9rieux mais \u00e9crit avec humour, distance et intelligence sur des sujets extr\u00eamement s\u00e9rieux, voire pr\u00e9occupants.<\/p>\n\n\n\n<p><em>The Congress<\/em> est l&#8217;adaptation par Ary Folman du <em>Congr\u00e8s de futurologie<\/em> de Stanislas Lem. Elle se pr\u00e9sente d\u00e8s le g\u00e9n\u00e9rique comme autre chose qu&#8217;un film. Robin Wright est le seul nom qui apparaisse dans le casting. <em>Robin Wright&#8230;at The Congress<\/em>. Il ne s&#8217;agit pas de <em>The Congress<\/em> en tant que film dans lequel Robin Wright joue, mais de <em>The Congress<\/em> en tant que ce \u00e0 quoi elle participe et<strong> <\/strong>qui se pr\u00e9sente \u00e0 nous sous la forme d&#8217;un film. La fronti\u00e8re entre actrice et personnage est flout\u00e9e d\u00e8s les premi\u00e8res secondes. Il s&#8217;agit de suivre Robin Wright comme d&#8217;autres purent suivre en leur temps les Groucho Marx <em>at the race<\/em> ou <em>at the circus,<\/em> \u00e0 une autre \u00e9poque du cin\u00e9ma. La fronti\u00e8re entre personnages et acteurs y \u00e9tait similairement \u00e9troite mais l&#8217;image des acteurs et actrices n&#8217;\u00e9tait pas archivable dans chaque foyer, dans quelques <em>clusters<\/em> d&#8217;un disque dur \u00e0 capacit\u00e9 teraoctetique. Lefilm s&#8217;ouvre sur un plan rapproch\u00e9 du visage de Robin Wright, immobile, le regard harponn\u00e9 au n\u00f4tre. Une larme coule. Derri\u00e8re elle, une grande baie vitr\u00e9e panoramique laisse entrevoir les formes confuses de ce qui semble \u00eatre un jardin, un fauteuil de terrasse, un cerf-volant rouge virevoltant, seul objet en mouvement \u00e0 quelques dizaines de m\u00e8tres du sol. Nous sommes plong\u00e9s dans l&#8217;intimit\u00e9 de Robin Wright, \u00e0 l&#8217;endroit o\u00f9 pourrait se tenir un amoureux, un enfant, un parent, un ami. La cam\u00e9ra cache une partie du front, r\u00e9v\u00e8le l&#8217;absence de maquillage, l&#8217;irr\u00e9gularit\u00e9 des tonalit\u00e9s de la peau tout comme le ferait un regard port\u00e9 de tr\u00e8s pr\u00e8s sur elle, une main dans la sienne, sans pouvoir distinguer le sommet du cr\u00e2ne ou autre chose que les lignes h\u00e9sitantes de son cou. D\u00e8s la premi\u00e8re seconde nous sommes t\u00e9moins de la tristesse d&#8217;une femme dont nous connaissons le nom et le visage, et qui ne joue pas un r\u00f4le, ou bien qui joue son propre r\u00f4le. D\u00e8s la premi\u00e8re seconde, nous sommes incontournables et d\u00e9testables. Son regard est fix\u00e9 sur la cam\u00e9ra, sur nos yeux, sa bouche aux l\u00e8vres serr\u00e9es, la tristesse que d\u00e9gage l&#8217;ensemble de son visage nous interdisent toute fuite, toute irresponsabilit\u00e9 dans le drame qui la frappe\u00a0; dans le m\u00eame temps son regard semble perdu, nous ne pouvons pas partager sa tristesse, nous ne la connaissons pas r\u00e9ellement, nous ne connaissons que son nom, sa qualit\u00e9 d&#8217;actrice, sa liaison avec Sean Penn et quelques films dans lesquels elle a jou\u00e9, <em>Princess Bride<\/em>&#8230;Vraiment, c&#8217;\u00e9tait elle\u00a0? Oui. Plus jeune<em>.<\/em> Tr\u00e8s dr\u00f4le ce film, tu te souviens. Oui, et toi, tu te souviens de <em>The Pledge<\/em>? Non, elle jouait dedans\u00a0? Oui, et du film de Nick Cassavettes\u00a0? Non.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u00ab&nbsp;Robin\u00bb.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Un personnage hors-cadre la h\u00e8le. \u00ab&nbsp;<em>Look at me, Robin<\/em>\u00bb. Et les paupi\u00e8res de <em>Robin Wright <\/em>de se fermer. Puis Robin de tourner la t\u00eate vers son interlocuteur. Il s&#8217;agit de Harvey Keitel. Ou bien non, il s&#8217;agit l\u00e0 d&#8217;un personnage incarn\u00e9 par Keitel. Un agent, l&#8217;agent de <em>Robin Wright<\/em>, <em>l&#8217;actrice<\/em> dont l&#8217;actrice Robin Wright joue le r\u00f4le. La voix d&#8217;Harvey Keitel incarnant ce personnage nous renvoie \u00e0 la qualit\u00e9 cin\u00e9matographique de ce \u00e0 quoi nous assistons. Cependant, nous sommes toujours l\u00e0, il est trop tard pour partir. Le Congr\u00e8s, un congr\u00e8s, s&#8217;est r\u00e9uni au <em>Christine<\/em> pour juger de la performance d&#8217;actrice de Robin Wright jouant le r\u00f4le de <em>Robin Wright, actrice,<\/em> dont son agent dit qu&#8217;elle ne s&#8217;est pas facilit\u00e9 la t\u00e2che dans ses choix de films et qu&#8217;aujourd&#8217;hui elle n&#8217;a plus le choix. Lui non plus. Le studio pour lequel il et elle travaillent leur lancent un ultimatum, un contrat de la derni\u00e8re chance.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re partie du film de Ary Folman ne suit aucunement le verbe ironique de Lem ni sa trame narrative&nbsp;; nous suivons une actrice de chair et de sang et son double cin\u00e9matographique dont les d\u00e9buts de carri\u00e8re prometteurs contrastent avec l&#8217;aube d&#8217;une d\u00e9ch\u00e9ance annonc\u00e9e par son agent et l&#8217;industrie des images mouvantes. Il est propos\u00e9 au personnage principal du film, incarn\u00e9 par celle-l\u00e0 m\u00eame dont elle est le double, d&#8217;\u00eatre remplac\u00e9e pendant une dur\u00e9e de vingt ans par un avatar num\u00e9rique enti\u00e8rement g\u00e9r\u00e9 par le producteur avec qui elle fait affaire depuis son premier et dernier succ\u00e8s, <em>Princess Bride<\/em>. Robin Wright, le personnage, refuse puis accepte, tandis qu&#8217;en \u00e9cho, dans l&#8217;ombre port\u00e9e de cette d\u00e9cision s&#8217;inscrivent les choix similaires de carri\u00e8re de l&#8217;actrice de chair et de sang. Elle(s) refuse(nt) pour ne pas se perdre l&#8217;une et l&#8217;autre&nbsp;; elle accepte pour pr\u00e9server sa famille, sa vie de femme. M\u00e8re de deux enfants, dont Aaron atteint d&#8217;une maladie d\u00e9g\u00e9n\u00e9rative des sens, c&#8217;est principalement pour lui qu&#8217;elle accepte ce dernier non-r\u00f4le, apr\u00e8s que le m\u00e9decin d\u00e9ploie en m\u00eame temps qu&#8217;un diagnostic sans appel ce \u00e0 quoi ressemblera le futur d&#8217;Aaron une fois priv\u00e9 de ses sens \u00ab&nbsp;<em>Aaron has a beautiful mind. He is taking the information in and he is translating it in his own way, that&#8217;s a gift. He hears the word Throne, he says Alone, but he is perfectly aware of what he is doing. Now imagine what movies will be like in 50 years. I think this is somewhat similar to what aaron is doing&#8230; Les cin\u00e9astes fourniront des stimuli \u00e9lectroniques que le cerveau traduira selon le subconscient de chacun. On donnera aux gens les donn\u00e9es d&#8217;une histoire, et ils prendront leur m\u00e8re, ou leur copine pour incarner Marl\u00e8ne Dietrich ou vous. Selon ce qui existe dans leur cerveau respectif. C&#8217;est exactement ce que fait Aaron. C&#8217;est un cas rare et il est en avance sur son temps de plusieurs d\u00e9cennies.&nbsp;\u00bb <\/em>Robin Wright d\u00e9cide en signant ce pacte de conserver sa libert\u00e9 pendant vingt ans et d&#8217;accompagner son fils dans son devenir adulte en marge des sens. Vingt ans pendant lesquels elle ne pourra jamais intervenir sur les r\u00f4les que son avatar incarnera, vingt ans pendant lesquels elle ne pourra pas s&#8217;adresser aux m\u00e9dias, vingt ans pendant lesquels elle vivra de l&#8217;exploitation de l&#8217;avatar la repr\u00e9sentant tout en restant dans l&#8217;anonymat le plus total aupr\u00e8s du public qui fit d&#8217;elle une star et qui simultan\u00e9ment continuera \u00e0 aduler son double algorithmique d\u00e9nu\u00e9 de ride, nimb\u00e9 d&#8217;\u00e9ternit\u00e9. C&#8217;est sa mort d&#8217;actrice qu&#8217;elle conc\u00e8de, c&#8217;est l&#8217;\u00e9ternit\u00e9 de son image mouvante qu&#8217;elle cr\u00e9e, c&#8217;est sa vie de femme qu&#8217;elle ach\u00e8te. Tandis que les machines la clonent, la criblent de leurs yeux \u00e9lectroniques pour mieux la faire appara\u00eetre comme avatar et dispara\u00eetre comme actrice, la vident de sa substance cin\u00e9matographique, elle pleure, rit, vit pour la derni\u00e8re fois dans la peau de l&#8217;actrice Robin Wright pour se fondre en l&#8217;inconnue Robin Wright dont le chemin d&#8217;existence nous \u00e9chappe, dont la destin\u00e9e nous est \u00e9trang\u00e8re, dont l&#8217;univers, les lectures, les col\u00e8res, les mots d&#8217;amour \u00e0 ses enfants, ses amants, ses amis disparaissent pendant 20 ans derri\u00e8re un panneau noir o\u00f9 trois mots jaillissent dans un jaune tournesol.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Twenty years later.<\/em><\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans l&#8217;espace-temps de cet insert panoramique de la taille d&#8217;un \u00e9cran de cin\u00e9ma, nous cheminons \u00e0 la fois en marche arri\u00e8re et en marche avant. En marche arri\u00e8re parce que le panneau annonce, avant m\u00eame que ces vingt ann\u00e9es aient pu nous manquer, qu&#8217;elles sont d\u00e9j\u00e0 termin\u00e9es, que nous n&#8217;en avons rien vu, nous autres qui \u00e9tions si intimes de Robin Wright sans \u00eatre physiquement aupr\u00e8s d&#8217;elle d\u00e8s l&#8217;ouverture du congr\u00e8s. En marche avant parce que le panneau va dispara\u00eetre, qu&#8217;il est le symbole annonciateur, \u00e0 l&#8217;instar d&#8217;Aaron, de l&#8217;av\u00e8nement d&#8217;un d\u00e9sormais, d&#8217;un apr\u00e8s et qu&#8217;il nous entra\u00eene irr\u00e9sistiblement vers ce qui n&#8217;est pas encore l\u00e0 mais qui se construit sur ce que nous n&#8217;avons pu qu&#8217;imaginer durant ces quelques secondes, un cerf-volant rouge, une famille au complet, enfants au visage d&#8217;adultes, adulte au visage rid\u00e9, vingt ann\u00e9es de vie sans congr\u00e8s, sans spectateurs, sans vie divis\u00e9e. Le panneau dispara\u00eet. Il laisse d\u00e8s-lors appara\u00eetre ce pour quoi il avait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9, symbole d&#8217;une longue libert\u00e9 et de son ach\u00e8vement abrupt&nbsp;; une route serpentant au milieu d&#8217;un d\u00e9sert, sur laquelle roule Robin Wright au volant de sa Porsche, vers l&#8217;h\u00f4tel de luxe d&#8217;un monde d&#8217;avatars afin d&#8217;y ren\u00e9gocier son contrat.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous vivons une exp\u00e9rience unique. Elle sera bient\u00f4t recouverte \u00e0 jamais. C&#8217;est de cette disparition dont il est question dans le film d&#8217;Ary Folman. La disparition de l&#8217;exp\u00e9rience, du pr\u00e9sent et du monde sensible. C&#8217;est \u00e0 cet endroit que <em>The Congress<\/em> rejoint <em>Le congr\u00e8s de futurologie<\/em> de Stanislas Lem, c&#8217;est \u00e0 cet endroit-l\u00e0 que l&#8217;adaptation cin\u00e9matographique de l&#8217;\u0153uvre litt\u00e9raire est r\u00e9ussie, c&#8217;est \u00e0 cet endroit-l\u00e0 que la transmission s&#8217;op\u00e8re. C&#8217;est \u00e0 cet endroit que le spectateur aimerait ne plus avoir \u00e0 entrer, aimerait freiner de toutes ses forces \u00e0 la place d&#8217;acc\u00e9l\u00e9rer comme le fait Robin Wright au volant de sa Porsche. Il aimerait revenir co\u00fbte que co\u00fbte \u00e0 l&#8217;annonce couleur tournesol de la disparition cin\u00e9matographique de \u00ab&nbsp;<em>Vingt ann\u00e9es&nbsp;<\/em>\u00bb qui les rendaient aussi pr\u00e9cieuses qu&#8217;un premier baiser, qu&#8217;un premier envol onirique, qu&#8217;une premi\u00e8re lecture de Solaris. Il aimerait rester l\u00e0. Devant cet insert. Que cet insert reste l\u00e0. \u00c9ternellement. Par piti\u00e9 \u00e9pargnez-nous, \u00e9pargnez-l\u00e0, laissez-l\u00e0 en paix&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>La loi du cin\u00e9ma est plus forte que nos injonctions silencieuses. Le film ou ce qui en a pris la forme, nous \u00e9treint, nous impose une suite. Il fallait s&#8217;y attendre, nous sommes de m\u00e8che, assis devant l&#8217;\u00e9cran, dans le noir, dans l&#8217;attente de ce qui nous effraie d\u00e9j\u00e0, de ce qui nous remue les tripes. Une autre \u0153uvre cin\u00e9matographique avait eu la m\u00eame puissance quelques quinze ans auparavant\u00a0; Guy Pearce y incarnait un homme ayant perdu la m\u00e9moire \u00e0 court terme et qui d\u00e9cidait consciemment \u00e0 la fin \u00ab\u00a0du film\u00a0<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>\u00bb de faire dispara\u00eetre le moyen de se souvenir qu&#8217;il avait d\u00e9j\u00e0 accompli ce qui \u00e9tait cens\u00e9 l&#8217;apaiser, lui redonner la m\u00e9moire, lui permettre de vivre de nouveau en paix, lib\u00e9r\u00e9. L&#8217;horreur s&#8217;installait dans les derni\u00e8res minutes et imbibait \u00e0 rebours l&#8217;ensemble du spectacle auquel nous venions d&#8217;assister, poussant notre esprit \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 l&#8217;in\u00e9vitable choix de l&#8217;ali\u00e9nation tout en revisitant l&#8217;impossible autrement vers lequel le film nous entra\u00eenait, une remont\u00e9e du temps aux sources d&#8217;un mensonge r\u00e9v\u00e9l\u00e9 in fine mais constituant du tout narratif d\u00e8s la premi\u00e8re image, d\u00e8s le g\u00e9n\u00e9rique. Robin Wright entre dans un monde d&#8217;avatars en inhalant une substance chimique\u00a0; elle ne le quittera plus. Ou presque. Dans l&#8217;h\u00f4tel d&#8217;un monde anim\u00e9, les autres convives-avatars changent de forme, de visage, de voix, d&#8217;apparence en inhalant les substances hallucinog\u00e8nes ad\u00e9quates. La r\u00e9alit\u00e9 qui leur est vendue dans un congr\u00e8s de futurologues avides de jouissance imm\u00e9diate, d&#8217;accomplissement de leurs plus profonds fantasmes, et de paix \u00e9ternelle a pour principe vital la m\u00e9tamorphose et pour limite les imaginaires d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9s. Quant au monde palpable, sensible, empirique, il est rel\u00e9gu\u00e9 aux \u00e9gouts. Wright signe une prolongation de son contrat, assiste impuissante \u00e0 la r\u00e9volte de d\u00e9fenseurs de la r\u00e9alit\u00e9 contre les laboratoires d&#8217;une vie chimiquement imagin\u00e9e, est enlev\u00e9e, perd connaissance, se retrouve dans une chambre d&#8217;h\u00f4pital, puis est cryog\u00e9nis\u00e9e, pour \u00eatre r\u00e9veill\u00e9e cent ans plus tard toujours sous la forme d&#8217;un avatar, d&#8217;un personnage de dessin anim\u00e9. Ce qui la guide, la tient, la maintient en vie, la poursuit sans rel\u00e2che, c&#8217;est la relation avec son fils, Aaron, avec qui elle communiqua pour la derni\u00e8re fois sous sa forme d&#8217;avatar en arrivant \u00e0 l&#8217;h\u00f4tel. L&#8217;impossible relation et le souvenir de ce que vingt ann\u00e9es avaient rendu possibles pour elle, pour lui, pour eux la hantent, la nourrissent, la d\u00e9truisent. Elle veut rejoindre son fils. Sa fille, elle, est mari\u00e9e au sein de ce monde nouveau, fait de pixels, de couleurs, d&#8217;exotisme authentique, d&#8217;habitants aux traits de Krishnas, d\u2019Hitlers, de J\u00e9sus ou de Groucho Marx. Son fils reste introuvable. Rien n&#8217;est interdit, rien n&#8217;est impossible pourtant\u00a0; tout est l\u00e0, disponible, accessible. Il suffit d&#8217;inhaler et vous y \u00eates\u00a0; jeune devenant vieux, vieille devenant belle, mannequin devenant animal, animal devenant humain. Il existe m\u00eame une substance ill\u00e9gale pour faire dispara\u00eetre ce monde-l\u00e0, faire r\u00e9appara\u00eetre le monde d&#8217;avant sur lequel et \u00e0 partir duquel se constitue l&#8217;humain devenu dieu psychimiquement. Un ami, amant, aimant, le lui procure. Les dorures, parures, postures, carrures s&#8217;effacent. Les non-murs tombent. Elle redevient femmes, de chair et de sang, Robin Wright et <em>Robin Wright<\/em>, rev\u00eatues de guenilles. Autour d&#8217;elles, les \u00eatres-papillon, les femmes-tigresse, les hommes-hitler, les enfants-groucho marx, les <em>name it here and you&#8217;ll have it<\/em>, c\u00e8dent la place \u00e0 des hordes de gueux au regard fixe, se nourrissant d&#8217;une p\u00e2te visqueuse, d\u00e9ambulant \u00e0 demi-nus, aveugles aux ruines qui les entourent, encadr\u00e9s par des hommes en arme et des robots, encha\u00een\u00e9s par une substance chimique faisant de leur psych\u00e9 le nodule d&#8217;un r\u00e9seau psychimique global dans lequel chaque conscience partage avec les autres un imaginaire commun, et peut le modifier, s&#8217;y d\u00e9doubler, manger du caviar \u00e0 volont\u00e9, ou baiser avec des extra-terrestres, des champignons ou sa propre grand-m\u00e8re. Robin Wright d\u00e9couvre la v\u00e9rit\u00e9 d&#8217;un monde surpeupl\u00e9, affam\u00e9, maintenu en gestation psychimique tandis que quelques \u00e9lu-es vivent leur r\u00e9alit\u00e9 de mortel-les dans des zeppelins arrim\u00e9s au sol. Elle apprend du docteur toujours en vie ayant suivi son fils, qu&#8217;Aaron l&#8217;a attendu, encore et encore, puis a d\u00e9cid\u00e9 de rejoindre la cohorte d&#8217;encha\u00een\u00e9s. Aaron \u00e9tait autre chose qu&#8217;un signe apocalyptique. Il \u00e9tait \u00e0 la fois le singulier d&#8217;une nouvelle esp\u00e8ce et le dernier humain d&#8217;un monde mourant, l&#8217;h\u00e9ritier et l&#8217;h\u00e9ritage d&#8217;une pratique, d&#8217;une forme de pens\u00e9e, d&#8217;une mani\u00e8re d&#8217;\u00eatre qui tendait historiquement vers un monde de \u00ab\u00a0cellules\u00a0\u00bb ferm\u00e9es sur elles-m\u00eames, toujours connect\u00e9es entre elles, sortes de monades sans fen\u00eatres autres que des stimuli \u00e9lectroniques et l&#8217;imaginaire pr\u00e9fabriqu\u00e9 en chacun d&#8217;un monde commun. Robin Wright ne le retrouvera jamais dans le monde palpable, et encore moins dans le monde psychimique. Elle choisira de ne pas mourir en femme. Elle inhalera une derni\u00e8re fois la substance n\u00e9cessaire. Elle <em>ne revivra pas<\/em> sa gloire de star naissante, ses amours, la naissance de ses enfants, celle d&#8217;Aaron, sa croissance, les d\u00e9buts de sa maladie, ses choix d&#8217;actrice, le contrat, les vingt ann\u00e9es, l&#8217;h\u00f4tel, son avatar, son enl\u00e8vement&#8230;elle <em>ne \u00ab\u00a0revivra\u00a0\u00bb pas<\/em> l&#8217;ensemble de sa vie, elle l&#8217;effacera en la rejouant psychimiquement sous la forme d&#8217;un avatar. Elle fera de nous les t\u00e9moins de sa d\u00e9sunion avec une histoire de bruit et de fureur. Elle choisira d&#8217;en changer la destin\u00e9e, de ne jamais prendre conscience qu&#8217;elle vit encha\u00een\u00e9e, qu&#8217;elle n&#8217;est qu&#8217;une errante parmi d&#8217;autres dans un monde en ruines, et retrouvera <em>in fine <\/em>l&#8217;avatar d&#8217;Aaron, dans un<strong> <\/strong>paysage d\u00e9sertique, aux abords d&#8217;une caravane, pleinement en possession de ses \u00ab\u00a0cinq sens\u00a0\u00bb. Un cerf-volant rouge flotte une vingtaine de m\u00e8tres au-dessus de son visage. Son visage se tourne vers la voix qui le h\u00e8le doucement\u00a0: \u00ab\u00a0Aaron&#8230;\u00a0\u00bb. Son visage se tourne vers la cam\u00e9ra, harponne notre regard. Ne pas regarder, fermer les yeux, y croire encore.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne nous est plus permis de reculer, de cheminer en marche avant et en marche arri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n&#8217;y a plus rien sous nos pieds, plus rien sur quoi s&#8217;appuyer, plus rien vers quoi se tourner.<\/p>\n\n\n\n<p>Un seul regard.<\/p>\n\n\n\n<p>Le congr\u00e8s peut prendre fin.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous ses membres sont invit\u00e9s \u00e0 sortir de la salle et \u00e0 retourner \u00e0 leur \u00e9ternit\u00e9 programm\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> <em>Visite dans l&#8217;Had\u00e8s<\/em>, Breslau, 1966, p.99<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Memento<\/em>, Christopher Nolan, 2000<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Paru dans La Soeur de l&#8217;Ange, n\u00b015 &#8220;A quoi bon l&#8217;\u00e9ternit\u00e9 ?&#8221;, 24\/06\/2016 (Sur le capitalisme, l&#8217;IA, les auteurs, les acteurs, et notre indevenir) \u00catre mort, mon amour, ce n&#8217;est pas seulement \u00eatre mort, c&#8217;est n&#8217;avoir jamais exist\u00e9. Cela, nous ne l&#8217;apprenons jamais assez t\u00f4t, sinon nous nous r\u00e9veillerions et serions puissamment \u00e9tonn\u00e9s. &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; G\u00fcnther&hellip; <a href=\"https:\/\/chaotidien.fr\/?p=337\" class=\"more-link\">Continue reading <span class=\"screen-reader-text\">The Congress ; l&#8217;\u00e9ternit\u00e9 moins vingt ans.<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[2],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/337"}],"collection":[{"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=337"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/337\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":340,"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/337\/revisions\/340"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=337"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=337"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=337"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}