{"id":256,"date":"2021-12-07T11:29:25","date_gmt":"2021-12-07T11:29:25","guid":{"rendered":"https:\/\/chaotidien.wordpress.com\/?p=256"},"modified":"2021-12-07T11:29:25","modified_gmt":"2021-12-07T11:29:25","slug":"limagination-comme-experience-du-monde-la-dystopie-comme-modele","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chaotidien.fr\/?p=256","title":{"rendered":"L\u2019imagination comme exp\u00e9rience du monde, la dystopie comme mod\u00e8le\u00a0?"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Si l\u2019imagination est une forme d\u2019exp\u00e9rience au m\u00eame titre que les d\u00e9placements physiques, les sensations corporelles, les \u00e9motions, les rencontres, alors l\u2019imagination litt\u00e9raire est une forme d\u2019anti-chambre permettant au lecteur d\u2019appr\u00e9hender imaginairement un possible monde sien.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Pour Ronald Laing (The Politics of experience), l\u2019imagination fait toujours partie d\u2019un champ d\u2019exp\u00e9rience, est une composante du monde v\u00e9cu comme exp\u00e9rience, n\u2019en est pas d\u00e9tachable. Inter-exp\u00e9riences.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En lisant pour la seconde fois <em>Visite dans l\u2019Had\u00e8s<\/em> de Gunther Anders, j\u2019ai song\u00e9 de nouveau \u00e0 ma r\u00e9flexion sur la catastrophe individuelle qui prend le pas sur la catastrophe collective. Lorsque Gunther Anders \u00e9voque la n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9velopper une imagination morale, il se place dans une dimension collective, or chaque individu est confront\u00e9 \u00e0 l\u2019impossibilit\u00e9 et \/ ou l\u2019incapacit\u00e9 d\u2019<em>imaginer<\/em> la r\u00e9alit\u00e9 devenue <em>fantastique<\/em> du monde, en raison du nombre vertigineux de morts caus\u00e9s par les actes humains (bombe atomique, camps de concentration, etc.). Anders sugg\u00e8re que l\u2019imagination aujourd\u2019hui doit \u00ab&nbsp;consister \u00e0 nous hisser \u00e0 la hauteur d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 devenue effectivement fantastique, \u00e0 nous hisser \u00e0 sa hauteur pour la comprendre&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;puisque son objet \u2013 la r\u00e9alit\u00e9 fantastique \u2013 est imaginaire, l\u2019imagination doit fonctionner comme une m\u00e9thode empirique, comme un organe perceptif appropri\u00e9 \u00e0 ce qui est effectivement \u00e9norme, comme un outil, qui, \u00e0 la diff\u00e9rence des yeux, n\u2019est pas li\u00e9 \u00e0 une partie du corps et pour cette m\u00eame raison n\u2019est pas limit\u00e9 par l\u2019insuffisance de ce dernier, et n\u2019a donc pas leur myopie&nbsp;\u00bb(<em>Visite dans l\u2019Had\u00e8s, <\/em>p.36\/37). L\u2019imagination est une puissance individuelle, une puissance propre \u00e0 chaque individu, de la m\u00eame mani\u00e8re que les outils de la perception \u00e9voqu\u00e9s par Anders sont des organes individuels. Plus loin, Anders d\u00e9finit la notion d\u2019imagination (en revenant sur le sublime de Kant) comme la capacit\u00e9 de saisir ensemble, de <em>comprendre<\/em>, un divers ou une grandeur dans une m\u00eame image en tant qu\u2019image.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque individu construit donc une image d\u2019un divers ou d\u2019une grandeur. Lorsqu\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019une ampleur telle que les camps de concentration ou les bombardements d\u2019Hiroshima et Nagasaki est imagin\u00e9 dans ses cons\u00e9quences en nombre de morts par les individus, l\u2019image cr\u00e9\u00e9 ne peut comprendre cette grandeur. Du moins c\u2019est ainsi que je comprends ce d\u00e9faut d\u2019imagination d\u00e9crit par Anders. Cependant, lorsqu\u2019il \u00e9voque la notion d\u2019imagination morale, il inscrit l\u2019imagination dans une dimension qui n\u2019est plus du seul ressort de l\u2019individu et ne rend donc pas l\u2019individu seul responsable de sa faillite. Comment d\u00e8s lors construire cette imagination morale collective l\u00e0 o\u00f9 l\u2019imagination est avant tout une forme d\u2019exp\u00e9rience individuelle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Ce \u00e0 quoi j\u2019ai song\u00e9, c\u2019est aux dystopies post-apocalyptiques, \u00e0 la dimension empirique de l\u2019imagination telle que d\u00e9finie par Ronald D. Laing, et \u00e0 la notion de r\u00e9silience, \u00e9voqu\u00e9e dans un article r\u00e9dig\u00e9 par Olivier Steiner, \u00e9crivain, dans Lib\u00e9ration et lourdement critiqu\u00e9e par Thierry Ribault dans son ouvrage, <em>Contre la r\u00e9silience<\/em>. J\u2019ai song\u00e9 de nouveau \u00e9galement \u00e0 la tribune d\u2019une \u00e9tudiante dans M\u00e9diapart qui implorait l\u2019administration (des universit\u00e9s et de l\u2019\u00c9tat plus largement) de ne plus souligner la difficult\u00e9 psychologique des \u00e9tudiants, les renvoyant vers des cellules d\u2019aide individuelle pour faire face \u00e0 la situation \u00e9pid\u00e9mique, \u00e0 leur solitude, aux cours en ligne, \u00e0 leur pr\u00e9carit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019un des aspects de ma recherche est la mise en parall\u00e8le de la catastrophe individuelle avec la catastrophe collective. Dans les dystopies que j\u2019\u00e9tudie, qu\u2019il s\u2019agisse de <em>I Am Legend<\/em>, <em>Pique-Nique au Bord du Chemin<\/em> ou <em>The Quiet Earth<\/em>, la catastrophe collective advenue est donn\u00e9e \u00e0 voir par l\u2019interm\u00e9diaire de l\u2019exp\u00e9rience personnelle d\u2019un personnage principal. Dans le cas de Richard Matheson et de son roman publi\u00e9 en 1954 <em>I Am Legend<\/em>, l\u2019\u00e9pid\u00e9mie vampirique \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire est synonyme pour Robert Neville, le \u00ab&nbsp;dernier&nbsp;\u00bb survivant, de disparition d\u2019un monde d\u2019habitudes, d\u2019une forme de vie et d\u2019existence, de sa famille dans les d\u00e9combres de ce qui auparavant constituait son monde (<em>voir le texte d\u2019Anders \u00ab&nbsp;une interpr\u00e9tation de l\u2019a posteriori&nbsp;\u00bb<\/em>). Il s\u2019agit l\u00e0 de la description d\u2019une catastrophe personnelle comme cons\u00e9quence de la catastrophe globale avec une forme de responsabilit\u00e9 directe limit\u00e9e de Neville dans cette derni\u00e8re ou du moins la compr\u00e9hension du r\u00f4le jou\u00e9 dans l\u2019av\u00e8nement de cette catastrophe au m\u00eame titre que l\u2019ensemble de la population [et l\u2019\u00e9l\u00e9ment singulier de sa propre survie et non-contamination du fait d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 soldat mordu par une chauve-souris et immunis\u00e9]. Dans le cas des fr\u00e8res Strougatski, et de <em>Pique-nique au bord du chemin<\/em>, la catastrophe est la survenue d\u2019une visite extra-terrestre qui laisse sur terre des traces incompr\u00e9hensibles et pourtant au centre de l\u2019attention humaine. Redrick Shouhart, personnage principal, est l\u2019un des rares humains en mesure de traverser la zone, l\u00e0 o\u00f9 sont pass\u00e9s les extraterrestres, et \u00e0 pouvoir en revenir vivant. Mais cette travers\u00e9e a un co\u00fbt&nbsp;: son enfant subit des mutations&nbsp;; sa peau se couvre d\u2019un pelage (<em>Note \u00e0 moi-m\u00eame&nbsp;: retrouver la r\u00e9f\u00e9rence de l\u2019enfant de soldat anglais ayant assist\u00e9 \u00e0 un bombardement atomique et dont les poils poussent<\/em>) et elle perd le langage. Agissant dans la clandestinit\u00e9, Redrick s\u2019enfonce au plus profond de la zone pour y trouver un objet r\u00e9put\u00e9 exaucer les v\u0153ux. Pour y parvenir, il doit sacrifier la vie de l\u2019enfant d\u2019un autre <em>Stalker<\/em> (ceux qui vont et viennent dans la zone pour y recueillir des objets extra-terrestres \u00e0 destination du march\u00e9 noir et au risque d\u2019y perdre la vie) qui l\u2019accompagne. Il finit par souhaiter une seule et m\u00eame chose pour tout le monde \u00ab&nbsp;Du bonheur pour tous&nbsp;!&nbsp;\u00bb. L\u00e0 encore la catastrophe \u00e0 l\u2019\u00e9chelle collective n\u2019est pas le fait d\u2019un seul individu mais a des r\u00e9percussions sur toutes les vies individuelles. Insuffisamment disruptive pour modifier les structures m\u00eames des pouvoirs en place (politique, \u00e9conomique, militaire et scientifique), puisque ses anomalies sont int\u00e9gr\u00e9es \u00e0 la marche du monde comme si elles avaient \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9es par l\u2019humain, la zone n\u2019en d\u00e9montre pas moins l\u2019aveuglement de l\u2019humanit\u00e9 devant ce qu\u2019elle ne comprend pas. La soci\u00e9t\u00e9 s\u2019effondre de l\u2019int\u00e9rieur, sombre dans l\u2019oubli, mais r\u00e9fute \u00e0 l\u2019individu les cons\u00e9quences de la catastrophe, son exp\u00e9rience de la catastrophe et les moyens mis en \u0153uvre pour y survivre. Redrick Shouhart est l\u2019un des acteurs de cette catastrophe, dans le sens o\u00f9 la catastrophe n\u2019est pas tant la venue des extraterrestres, que l\u2019incorporation de leur monde, de r\u00e9sidus de leur monde, dans le n\u00f4tre sans la moindre h\u00e9sitation ou limite, si ce n\u2019est celle des personnes ou institutions en mesure de faire ces incorporations&nbsp;: l\u2019arm\u00e9e, les march\u00e9s, les scientifiques. Les populations ont interdiction d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la zone alors qu\u2019un grand nombre d\u2019entre elles y habitaient auparavant. Shouhart est un acteur de cette catastrophe car il contribue l\u00e9galement dans un premier temps, puis clandestinement par la suite \u00e0 la propagation des artefacts trouv\u00e9s dans la zone. Il participe plus activement que Neville \u00e0 la catastrophe dont il est victime par ailleurs. Mais l\u00e0 encore sa contribution met en \u00e9vidence l\u2019hypocrisie des dirigeants, des m\u00e9dias, de l\u2019arm\u00e9e et des scientifiques&nbsp;: livr\u00e9 \u00e0 sa seule exp\u00e9rience du monde de la zone pour survivre dans un monde hors-zone, il ne peut exister ni dans un monde (il doit gagner de l\u2019argent pour sa famille, mais pas de travail en dehors de celui qu\u2019il pratique ill\u00e9galement) ni dans l\u2019autre (il lui est interdit d\u2019aller dans la zone, et va en prison s\u2019il se fait prendre et par ailleurs il ne pourrait pas survivre dans la zone s\u2019il essayait d\u2019y rester au-del\u00e0 du temps n\u00e9cessaire pour r\u00e9cup\u00e9rer des artefacts). De plus, partir d\u2019Harmond, ville o\u00f9 a eu lieu la visite extra-terrestre, est synonyme de malchance pour tous ceux qui ont essay\u00e9. Apparaissent dans ces deux premiers romans la dimension de la responsabilit\u00e9 collective dans l\u2019av\u00e8nement de la catastrophe \u00e0 grande \u00e9chelle. L\u2019\u00e9chelle collective, pour reprendre ma remarque sur Anders, \u00e9tant celle \u00e0 laquelle peuvent se d\u00e9velopper les racines d\u2019une imagination morale. Cette \u00e9chelle collective est le plus souvent absente des descriptions romanesques. Elle n\u2019est pas le c\u0153ur de la fiction et ne surgit qu\u2019\u00e9pisodiquement dans les souvenirs de Neville le survivant de <em>I am Legend<\/em>, les soliloques et conversations de Richard Nounane ou encore les interventions de scientifiques \u00e0 la radio dans <em>Pique-Nique au bord du chemin<\/em>. Peut-\u00eatre y-a-t \u2019il dans cet \u00e9cart-l\u00e0 la force la plus profonde de ces romans. En premier lieu, on y lit en creux, ou plut\u00f4t on imagine, ce qui aurait pu se passer diff\u00e9remment si telle d\u00e9cision de d\u00e9clarer la guerre n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 prise, si telles armes n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 employ\u00e9es, si la fascination mortif\u00e8re et le caract\u00e8re in\u00e9branlable de la forme de pens\u00e9e qui meut la soci\u00e9t\u00e9 et ses structures n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 op\u00e9rantes devant l\u2019inconnu et l\u2019incompr\u00e9hensible et\/ou l\u2019insaisissable. Ici un autre roman, <em>Solaris<\/em> de Stanislas Lem, offre une autre perspective plus int\u00e9ressante encore sur le caract\u00e8re obstin\u00e9 d\u2019un rapport au monde que l\u2019on pourrait qualifier de cannibale, c\u2019est-\u00e0-dire une vision humaine du monde o\u00f9 tout peut \u00eatre dig\u00e9r\u00e9 par l\u2019homme et recrach\u00e9 sous forme cat\u00e9gorisable, fonctionnelle voire et surtout organique. Cette tentation d\u2019ali\u00e9nation par l\u2019homme de ce qui lui est parfaitement \u00e9tranger, renvoie pour Stanislas Lem \u00e0 la propre capacit\u00e9 d\u2019oubli de l\u2019homme, d\u2019oubli de ce qui le meut profond\u00e9ment \u00e0 l\u2019\u00e9chelle individuelle et qui constitue \u00e0 l\u2019\u00e9chelle collective une forme de m\u00e9moire totale visant \u00e0 recouvrir le monde [\u00e9largi \u00e0 l\u2019univers et aux plan\u00e8tes lointaines o\u00f9 existent d\u2019autres formes de vie]. Il me faudra revenir sur cette premi\u00e8re forme de l\u2019\u00e9cart o\u00f9 peut se plonger le lecteur. Par ailleurs, cet \u00e9cart est \u00e9galement celui de l\u2019impens\u00e9, de l\u2019in-imagin\u00e9 collectif, passerelle entre l\u2019imagination individuelle et l\u2019imagination morale, d\u2019ordre collectif avant tout. Qu\u2019est-ce qui dans cette absence, qu\u2019il s\u2019agisse de lieux de vies ou de liens de vies collectives, rend visible l\u2019impossible imagination collective&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le troisi\u00e8me roman de ma s\u00e9lection, <em>The Quiet Earth<\/em>, pr\u00e9sente de la m\u00eame mani\u00e8re une catastrophe collective \u00e0 l\u2019\u00e9chelle globale, la disparition de l\u2019ensemble de la population de Nouvelle Z\u00e9lande, et probablement du monde, \u00e0 l\u2019exception d\u2019un individu John Hobson, narrateur et personnage principal. Cependant \u00e0 la diff\u00e9rence des deux premiers romans, la part que prend Hobson dans la catastrophe globale est bien plus importante et l\u2019\u00e9quilibre ou plut\u00f4t le lien entre catastrophe collective et catastrophe individuelle est invers\u00e9. Hobson est un scientifique, mari\u00e9 avec une femme rencontr\u00e9e \u00e0 l\u2019universit\u00e9, p\u00e8re d\u2019un enfant qui se r\u00e9v\u00e8le autiste. Un jour qu\u2019il en a seul la garde, il d\u00e9cide de le laisser se noyer, lisant depuis tr\u00e8s longtemps dans les yeux de son fils l\u2019envie de mourir. Il n\u2019en dit rien \u00e0 personne, et au retour de sa femme pr\u00e9texte s\u2019\u00eatre absent\u00e9 momentan\u00e9ment pour prendre une serviette lorsque le drame est arriv\u00e9. Mais la mort de son enfant marque la fin de son mariage. Par ailleurs, membre d\u2019une \u00e9quipe scientifique travaillant sur des exp\u00e9rimentations secr\u00e8tes ayant trait \u00e0 l\u2019ADN, il d\u00e9veloppe une certaine parano\u00efa \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son principal coll\u00e8gue et sup\u00e9rieur hi\u00e9rarchique, et se voit contraint \u00e0 prendre des vacances dans une station baln\u00e9aire. Lorsqu\u2019il se r\u00e9veille le premier jour de ses vacances, la population a disparu. C\u2019est sur cette disparition que commence le roman. L\u2019individu au centre de la fiction, de survivant de la catastrophe, va vite prendre un autre r\u00f4le, celui de responsable. A mesure que Hobson explore son pays dont il semble \u00eatre le seul survivant, il remonte le fil de sa m\u00e9moire pour trouver les possibles causes d\u2019une telle catastrophe&nbsp;: ce qu\u2019il y trouve est \u00e0 l\u2019articulation de sa propre histoire. Incapable de surmonter sa culpabilit\u00e9, sa parano\u00efa, il a cr\u00e9\u00e9 les conditions de la catastrophe et provoqu\u00e9 une exp\u00e9rimentation ayant entra\u00een\u00e9 la disparition de la population.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019id\u00e9e n\u2019est pas de mettre en avant ici une \u00e9volution dans le temps du r\u00f4le de la catastrophe personnelle dans la catastrophe plan\u00e9taire&nbsp;; mais de souligner les diff\u00e9rentes formes de contribution de la catastrophe personnelle \u00e0 la catastrophe collective. Dans le roman de Craig Harrison, m\u00eame si un doute subsiste <em>in fine<\/em> sur la r\u00e9alit\u00e9 de ce que vit Hobson et la possibilit\u00e9 que ce ne soit qu\u2019une int\u00e9riorit\u00e9, la catastrophe personnelle v\u00e9cue par Hobson est \u00e0 l\u2019origine de la catastrophe globale. Son incapacit\u00e9 \u00e0 surmonter la perte de son enfant, sa propre responsabilit\u00e9, puis la r\u00e9ussite de son coll\u00e8gue et sa propre parano\u00efa, le poussent \u00e0 agir, \u00e0 cr\u00e9er les conditions de possibilit\u00e9 d\u2019une catastrophe globale. D\u00e8s lors la catastrophe individuelle est \u00e0 l\u2019origine de cette derni\u00e8re. L\u00e0 encore la vision semble binaire. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 la responsabilit\u00e9 individuelle, de l\u2019autre la catastrophe collective. Entre les deux une vacance, une absence, un \u00e9cart.<\/p>\n\n\n\n<p>Plusieurs choses caract\u00e9risent donc ces romans.<\/p>\n\n\n\n<p>1 \u2013 l\u2019individu est l\u2019\u00e9chelle que l\u2019on oppose \u00e0 la catastrophe globale dans la narration. La catastrophe n\u2019est pas prise en charge \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de sa condition de possibilit\u00e9 qui n\u2019est pas l\u2019\u00e9chelle individuelle&nbsp;: ni dans l\u2019imagination autour des conditions de son av\u00e8nement, ni une fois advenue (L\u2019imagination morale est-elle une cl\u00e9 ?). Dans le film <em>Tenet<\/em>, le personnage du \u00ab&nbsp;M\u00e9chant&nbsp;\u00bb tenu par Kenneth Brannagh fait penser \u00e0 celui de Hobson. Il meurt d\u2019une maladie incurable, mais dans sa mort il veut entra\u00eener le monde avec lui. Cependant, tant dans le roman de Harrison que dans le film de Nolan, l\u2019implication dans la catastrophe ultime n\u2019est qu\u2019un degr\u00e9. Les conditions de possibilit\u00e9 de la catastrophe sont d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 et c\u2019est en tant qu\u2019individu d\u00e9j\u00e0 saisi de ces conditions que leur implication prend la fonction de g\u00e2chette ultime.<\/p>\n\n\n\n<p>2 \u2013 Dans l\u2019\u00e9cart entre les deux dimensions, se joue une forme d\u2019absence, de repr\u00e9sentation en n\u00e9gatif, en creux de la r\u00e9alit\u00e9 sociale, collective, ou interrelationnelle v\u00e9cue par l\u2019individu en question.<\/p>\n\n\n\n<p>3 \u2013 L\u2019individu tente de recourir \u00e0 sa m\u00e9moire ou \u00e0 son oubli\u00e9 pour en trouver les causes de la catastrophe (<em>Solaris<\/em>, <em>The Quiet Earth<\/em>, <em>I am Legend<\/em>\u2026) ou pour affronter la r\u00e9alit\u00e9 de la catastrophe (I<em> am Legend, Pique-Nique au bord du chemin). <\/em>Dans les quatre romans, la rem\u00e9moration et l\u2019impossibilit\u00e9 de se souvenir sont la principale forme de rapport au monde disparu ou monde d\u2019avant. Shouhart par exemple a une m\u00e9moire cartographique et empirique. Son exp\u00e9rience est celle de la carte mais elle n\u2019a d\u2019impact que dans la zone et ne peut \u00eatre donn\u00e9e \u00e0 entendre \u00e0 personne. Cela fait \u00e9cho au traumatisme de guerre ou aux formes de m\u00e9moire locales propres \u00e0 des \u00ab&nbsp;communaut\u00e9s&nbsp;\u00bb ferm\u00e9es sur elles-m\u00eames (\u00e0 approfondir).<\/p>\n\n\n\n<p>4 \u2013 La catastrophe individuelle, quelle qu\u2019elle soit, a toujours un lien avec la catastrophe collective mais le degr\u00e9 de causalit\u00e9 entre la premi\u00e8re et la seconde varie.<\/p>\n\n\n\n<p>5 &#8211; Dans ces dystopies, les personnages principaux, survivants, ne sont pas des h\u00e9ros, des \u00eatres r\u00e9silients, ils sont des miroirs. Les \u00e9lever \u00e0 une forme h\u00e9ro\u00efque, rel\u00e8ve de l\u2019enfouissement m\u00eame du sens de leur action et de leurs propos.<\/p>\n\n\n\n<p>En parall\u00e8le de cette r\u00e9flexion \u00e0 prolonger sur la dimension collective de l\u2019exp\u00e9rience de la catastrophe et donc de sa possible rem\u00e9moration sociale, par le biais notamment de la construction d\u2019une imagination morale, il y a \u00e9galement l\u2019id\u00e9e d\u2019une absence des corps [en dehors du corps du survivant et de sa volont\u00e9 de se souvenir qui passe par le corps, le d\u00e9placement, les sens\u2026] dans la mise en place d\u2019une m\u00e9moire collective. Il ne s\u2019agit pas tant l\u00e0 d\u2019un corps social, d\u2019un corps de peuple constitu\u00e9 par l\u2019addition des corps individuels et leur indiff\u00e9renciation dans ce corps devenu horde ou meute, mais de corps individuels formant dans leurs liens entre eux une forme de relation m\u00e9morielle ou rem\u00e9morielle, r\u00e9apprenante. La lecture d\u2019Anders m\u2019a fait songer \u00e0 cela&nbsp;: lors de son retour \u00e0 Breslaw, Anders constate l\u2019insuffisance des formes de rappel au souvenir dans les rues de la ville [<em>Visite dans l\u2019Had\u00e8s<\/em>, p.114], notamment en constatant qu\u2019une rue \u00e9tait d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la m\u00e9moire des victimes assassin\u00e9es \u00e0 Auschwitz. Aucun monument ne lui semble en mesure de rendre compte de l\u2019ampleur de l\u2019horreur. Et Gunther Anders de conclure&nbsp;: \u00ab&nbsp;Cette rue devrait \u00eatre comme un livre ouvert. Toute maison devrait avoir pour frontispice une grande photo. Une photo montrant les cadavres, ou les fours, ou la montagne de valises. Ou la pile de cheveux coup\u00e9s. Ce faisant, elle rendrait son nom l\u00e9gitime. Nous pourrions alors esp\u00e9rer que ceux qui passent par cette rue se figent en un effroi sacr\u00e9&nbsp;\u00bb. La forme de rem\u00e9moration que propose Anders est collective en quelque sorte et elle implique une reproduction \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la rue en hommage aux victimes d\u2019un parcours historique, empirique jusqu\u2019\u00e0 la confrontation \u00e0 la mort ou presque puisque l\u2019effroi sugg\u00e9r\u00e9 par Anders, l\u2019effroi sacr\u00e9, est en quelque sorte la r\u00e9p\u00e9tition du traumatisme v\u00e9cu par les victimes avant leur mise \u00e0 mort, ou de celui des personnes ayant surv\u00e9cu aux coups et \u00e0 la perspective d\u2019\u00eatre annihil\u00e9es. Il y a l\u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une rem\u00e9moration en mouvement o\u00f9 les corps ne sont pas r\u00e9duits \u00e0 leur simple visuel (sans jamais que cela ne dure) potentiellement happ\u00e9 par le nom de la plaque d\u2019une rue. Il s\u2019agit de mettre les corps en mouvement dans un couloir symbolisant et donnant \u00e0 voir dans chacune de ses parties (maisons) la r\u00e9alit\u00e9 et l\u2019horreur des camps. Certes la vue serait le sens privil\u00e9gi\u00e9 l\u00e0 encore, mais chaque fois que le regard se d\u00e9tournerait d\u2019une photo, il ne pourrait \u00e9chapper \u00e0 une deuxi\u00e8me, puis \u00e0 une troisi\u00e8me puis une autre encore jusqu\u2019\u00e0 la sid\u00e9ration religieuse recherch\u00e9e. Il s\u2019agit de faire entrer en r\u00e9sonance avec une exp\u00e9rience pass\u00e9e de la confrontation \u00e0 une annihilation programm\u00e9e, s\u00e9lective mais indiff\u00e9renci\u00e9e, l\u2019exp\u00e9rience de badauds qui traverseraient cette rue). La mise en mouvement, la marche ordinaire, le d\u00e9placement quotidien vers un but ordinaire se heurteraient \u00e0 une r\u00e9p\u00e9tition d\u2019interruptions, de blocages, de points de fixation. Le d\u00e9placement se v\u00eatirait en quelque sorte des oripeaux du pass\u00e9. Mais bien plus encore. Chaque pas dans le pr\u00e9sent est un pas avec ce qui a construit le pr\u00e9sent tel qu\u2019il est. Chaque mouvement si libre d\u2019ordinaire, si anodin est travers\u00e9 d\u2019une perception \u00e0 laquelle nul.le ne peut \u00e9chapper de ce qui a rendu possible ce pr\u00e9sent sous sa forme actuelle, ou du moins d\u2019une partie essentielle de sa mati\u00e8re constituante. Chaque pas en avant est \u00e9galement un pas \u00e0 travers les temps. Ce n\u2019est pas un regard vers le pass\u00e9, c\u2019est un regard en m\u00eame temps dans le pr\u00e9sent en train de se faire, et la mati\u00e8re organique, sociale, territoriale, politique etc de ce qui a conduit \u00e0 ce pr\u00e9sent l\u00e0 en train de se faire. C\u2019est un regard qui guide et qui arr\u00eate. Le mouvement est constitu\u00e9 de cette mati\u00e8re invisible mais pr\u00e9sente, d\u00e9sormais (par le biais de ce couloir) devenue visible mais absente. Le mouvement, le d\u00e9placement ne peut se d\u00e9faire de sc\u00e8nes manquantes mais omnipr\u00e9sentes dans la ville.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, l\u00e0 encore, chaque personne est livr\u00e9e seule \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019horreur du pr\u00e9sent, et sa sid\u00e9ration n\u2019est pas gage de rem\u00e9moration&nbsp;; instiller la peur, l\u2019effroi religieux, n\u2019est-il pas ce qui interdit toute pens\u00e9e de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue, cr\u00e9ant une forme de sid\u00e9ration, de soumission impuissante et par cons\u00e9quent d\u2019oubli&nbsp;? Ce qui se transmet d\u00e8s lors n\u2019est-il qu\u2019une forme actualis\u00e9e du traumatisme&nbsp;?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si l\u2019imagination est une forme d\u2019exp\u00e9rience au m\u00eame titre que les d\u00e9placements physiques, les sensations corporelles, les \u00e9motions, les rencontres, alors l\u2019imagination litt\u00e9raire est une forme d\u2019anti-chambre permettant au lecteur d\u2019appr\u00e9hender imaginairement un possible monde sien. 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