{"id":125,"date":"2018-08-02T16:29:03","date_gmt":"2018-08-02T16:29:03","guid":{"rendered":"https:\/\/chaotidien.wordpress.com\/?p=125"},"modified":"2018-08-02T16:29:03","modified_gmt":"2018-08-02T16:29:03","slug":"les-yeux-augmentes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/chaotidien.fr\/?p=125","title":{"rendered":"Les yeux augment\u00e9s\u00a0"},"content":{"rendered":"<h1><\/h1>\n<p><strong>Table ronde\u00a0: \u00c9volution de la lecture en sciences humaines \/\u00a0<\/strong><strong>Colloque Les \u00e9ditions en Sciences Humaines \u00e0 l&#8217;\u00e8re du num\u00e9rique \/\u00a0<\/strong><strong>Ambassade du Br\u00e9sil<\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Les yeux augment\u00e9s<\/em><\/strong><\/p>\n<p>J&#8217;aimerais commencer cette pr\u00e9sentation par une image, celle que chacun d&#8217;entre vous cr\u00e9era \u00e0 l&#8217;\u00e9vocation d&#8217;une rencontre qui eut lieu \u00e0 la fin des ann\u00e9es 20 et qui nous est rapport\u00e9e par l&#8217;un des protagonistes dans un livre traduit en fran\u00e7ais aux \u00e9ditions rivages il y a quelques ann\u00e9es. Nous sommes dans un mus\u00e9e allemand devant un tableau de ma\u00eetre. Se tiennent l\u00e0 un homme et une femme qui regardent le tableau. L&#8217;homme parle. La femme \u00e9coute. Elle a de longs cheveux noirs, boucl\u00e9s, de grands yeux verts et semble absorb\u00e9e doublement, par les mots de l&#8217;homme et par la sc\u00e8ne encadr\u00e9e devant son regard. L&#8217;homme est mince, les \u00e9paules droites, de petite lunettes rondes surplombent un visage \u00e9maci\u00e9, il a un sourire aux l\u00e8vres tandis que ses yeux circulent du tableau \u00e0 la femme qui boit ses paroles. \u00ab\u00a0<em>Son regard empli d&#8217;\u00e9tonnement et de gratitude me saisit sans cesse quand, au Kaiser Friedrich Museum, j&#8217;ouvre ses \u00ab\u00a0yeux augment\u00e9s\u00a0\u00bb, comme elle le disait, devant les tableaux, en traduisant ceux-ci dans l&#8217;ordre du langage.\u00a0<\/em>\u00bb Quelques cinquante ans plus tard, tandis que cet homme rassemble ses souvenirs pour rendre hommage \u00e0 celle qui fut sa premi\u00e8re femme et qui vient de mourir, il se souviendra de cette sc\u00e8ne et la partagera avec nous dans<em>\u00a0l&#8217;ordre du langage<\/em>. Je ne sais ce qui appara\u00eet derri\u00e8re vos yeux, ou ce qui appara\u00eetra demain devant vos yeux lorsque vous songerez de nouveau \u00e0 cette sc\u00e8ne, et la redonnerez \u00e0 entendre \u00e0 d&#8217;autres, \u00e0 l&#8217;instar de conteurs en herbe suivant les images qui se dressent devant eux pour redonner \u00e0 entendre un conte entendu quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t et ce dans leurs propres mots. Pour ma part,\u00a0\u00a0lorsque j&#8217;\u00e9voque int\u00e9rieurement G\u00fcnther Anders<a href=\"https:\/\/www.blogger.com\/editor\/static_files\/blank_quirks.html#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>\u00a0et Annah Harendt contemplant des tableaux dans ce mus\u00e9e berlinois il y a quasiment cent ans, les mots d&#8217;Anders augmentant les yeux d&#8217;Arendt, c&#8217;est une travers\u00e9e qui se joue, un cheminement semblable \u00e0 celui de Saint-Christophe portant l&#8217;enfant qu&#8217;Arendt n&#8217;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus (m\u00eame si G\u00fbnthers la d\u00e9crit comme l&#8217;enfant du peuple du livre, ou mieux l&#8217;incarnation de celui ci) mais qui le redevenait un peu sans doute \u00e0 l&#8217;\u00e9coute du conteur \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, le regard plong\u00e9 dans des tableaux. D\u00e8s lors ces peintures s&#8217;animaient en elle, prenaient vie devant elle. Quelque chose symbolise ici la lecture en Science Sociale. Il y a un objet, un champ \u00e9tudi\u00e9 par un chercheur, un tableau pourquoi pas\u00a0; le chercheur dans des circonstances spatiales, \u00e9motionnelles, temporelles uniques, \u00e9crit ou donne \u00e0 entendre \u00e0 propos de sa relation au tableau\u00a0; il dit quelque chose de cette relation et par elle il dit quelque chose du tableau. Il ne r\u00e9v\u00e8le pas l&#8217;\u00eatre-tableau qui n&#8217;existe pas au del\u00e0 des mati\u00e8res, intentions et mat\u00e9riaux composant sa pluralit\u00e9. Mais il permet \u00e0 celle ou celui qui le lit ou l&#8217;\u00e9coute de prendre la distance de l&#8217;\u00e9crit ou de la parole au moment ou elle\/il le lit ou l&#8217;entend et de voir le tableau qu&#8217;elle\/il ne pouvait jusqu&#8217;alors que regarder sans distance. La rencontre entre un chercheur en sciences sociales et un lecteur, par le biais de sa pens\u00e9e mise en mots, a quelque chose \u00e0 voir avec la rencontre entre Anders et Arendt devant les tableaux du\u00a0Kaiser Friedrich Museum.<\/p>\n<p>C&#8217;est une des lectures que je traverse et qui me traverse lorsqu&#8217;\u00e0 l&#8217;Ehess, un chercheur d\u00e9cortique au cours de son s\u00e9minaire sa pens\u00e9e autour d&#8217;un objet\u00a0; il peut s&#8217;agir d&#8217;un tableau, d&#8217;un texte ou de la pens\u00e9e d&#8217;un autre auteur de sciences humaines. Je pense \u00e0 mon directeur de recherche Pierre Judet de la Combe qui chaque lundi matin partage avec une vingtaine de personnes une forme de transe et nous fait d\u00e9couvrir, en la d\u00e9couvrant lui-m\u00eame chaque semaine diff\u00e9remment, une des premi\u00e8res \u0153uvres de sciences humaines jamais \u00e9crites, l&#8217;Iliade. L&#8217;Iliade donne \u00e0 voir et \u00e0 ressentir l&#8217;horreur et l&#8217;exp\u00e9rience de la guerre \u00e0 ceux de l&#8217;arri\u00e8re, qu&#8217;il s&#8217;agisse d&#8217;auditeurs du temps d&#8217;Hom\u00e8re, ou bien de quelques g\u00e9n\u00e9rations de philologues au fil des si\u00e8cles, de philosophes, ou encore de lecteurs de tous \u00e2ges de la gr\u00e8ce antique \u00e0 nos jours. D&#8217;Hom\u00e8re \u00e0 Pierre Judet de la combe, la filiation existe\u00a0; et entre eux, une cha\u00eene invisible compos\u00e9 de leurs semblables, a augment\u00e9 et augmente encore les yeux d&#8217;autres Arendts, d&#8217;autres \u00e9merveill\u00e9s qui \u00e0 leur tour augmenteront les yeux de conteurs en herbe, d&#8217;\u00eatres enfants d\u00e9couvrant des sens par devant eux en m\u00eame temps qu&#8217;ils se cr\u00e9ent des images et les donnent \u00e0 voir dans l&#8217;ordre du langage.<\/p>\n<p>Ces fen\u00eatres ouvertes en elle par un Anders amoureux, nous n&#8217;y aurons pas acc\u00e8s.\u00a0\u00a0Il n&#8217;aurait pas partag\u00e9 avec quiconque d&#8217;autre de la m\u00eame mani\u00e8re ce qui se vivait alors avec Arendt, son sentiment, le sentiment d&#8217;arendt, les \u00e9motions qui circulaient entre eux participant de l&#8217;architecturation de sa pens\u00e9e et de la construction de ces fen\u00eatres singuli\u00e8res. Nous n&#8217;aurons pas non acc\u00e8s aux images que chacun d&#8217;entre vous s&#8217;est cr\u00e9\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9vocation de la sc\u00e8ne premi\u00e8re de ma pr\u00e9sentation et qui auraient \u00e9t\u00e9 sans doute diff\u00e9rentes si la conf\u00e9rence d&#8217;aujourd&#8217;hui s&#8217;\u00e9tait d\u00e9roul\u00e9 un autre jour, dans un autre lieu, ou m\u00eame avait simplement commenc\u00e9 5, 3, ou 1 minutes plus t\u00f4t, plus tard, si j&#8217;avais \u00e9t\u00e9 enrhum\u00e9, si l&#8217;une d&#8217;entre vous n&#8217;avait pas \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sente. Ces fen\u00eatres nous sont famili\u00e8res pourtant. Elles sont les espaces entre le pass\u00e9 et le futur, elles sont le pr\u00e9sent dans sa double douce et am\u00e8re tension, vers la mort d&#8217;avant et vers la mort d&#8217;apr\u00e8s, vers l&#8217;\u00e9ternit\u00e9 d&#8217;avant qui ne cesse de s&#8217;allonger et vers l&#8217;\u00e9ternit\u00e9 d&#8217;apr\u00e8s qui ne cesse de grandir\u00a0; elles sont les fen\u00eatres du temps de l&#8217;homme du cinqui\u00e8me si\u00e8cle, Saint-augustin, sur lequel Hannah Arendt fit sa th\u00e8se\u00a0; elles sont le transform\u00e9 et l&#8217;indiff\u00e9rent, le devenir et le disparu\u00a0; elles sont dans un autre registre les doigts du guitariste de Flamenco Tomatito au dessus du gouffre r\u00e9sonnant, ou le chant de la nina de los peine, \u00e9voqu\u00e9 par Federico Garcia Lorca dans le jeu et la th\u00e9orie du Duende, elles sont l&#8217;arche vide et sous lui \u00ab\u00a0<em>passe un vent de l&#8217;esprit qui souffle avec insistance sur la t\u00eate des morts, \u00e0 la recherche de nouveaux paysages et d&#8217;accents ignor\u00e9s\u00a0; un vent qui sent la salive d&#8217;enfants, l&#8217;herbe \u00e9cras\u00e9e et le voile de la m\u00e9duse, qui annonce le bapt\u00eame permanent de choses fra\u00eechement cr\u00e9\u00e9es.<\/em>\u00a0\u00bb<a href=\"https:\/\/www.blogger.com\/editor\/static_files\/blank_quirks.html#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a><\/p>\n<p>Le bapt\u00eame permanent de choses fra\u00eechement cr\u00e9\u00e9es.<\/p>\n<p>Le duende circulait entre Arendt et Anders, les mots du second ne pouvant le saisir enti\u00e8rement, le couvrir ou le recouvrir, pour autant qu&#8217;il soit un entier, et dans cette distance entre la vision d&#8217;Anders et les mots qu&#8217;il mit en \u0153uvre pour dire ce qu&#8217;il voyait, Arendt s&#8217;installait et s&#8217;\u00e9merveillait, les tableaux prenaient vie.<\/p>\n<p>La double tension de la lecture en sciences humaines rejoint celle de la rem\u00e9moration augustinienne, ou encore celle du Duende de Lorca. Au del\u00e0 des s\u00e9minaires d&#8217;un chercheur passionn\u00e9, et d&#8217;une lecture accompagn\u00e9e qui peut devenir un tournoiement vertigineux de la fascination si l&#8217;on n&#8217;y prend pas garde et si elle ne s&#8217;inscrit pas dans une tension autre, s&#8217;entame une recherche propre \u00e0 chacun des participants dont le point de d\u00e9part est difficile \u00e0 rep\u00e9rer m\u00eame s&#8217;il tend toujours vers une sensorialisation de la pens\u00e9e. Dans des entretiens r\u00e9cents que j&#8217;ai eu la chance de traduire, le sociologue \u00e9tats-unien Howard Becker pose la question du commencement de la recherche \u00ab\u00a0<em>\u00e0 quel moment ma recherche sur les musiciens a t-elle commenc\u00e9\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb se demande t-il \u00ab\u00a0<em>le jour ou j&#8217;ai eu l&#8217;id\u00e9e\u00a0? Le jour ou j&#8217;ai commenc\u00e9 \u00e0 travailler comme musicien\u00a0? Le jour ou j&#8217;ai \u00e9crit mes premi\u00e8res notes de terrain\u00a0? Nous pourrions d\u00e9fendre ais\u00e9ment l&#8217;id\u00e9e que ma recherche a d\u00e9marr\u00e9 le jour o\u00f9 j&#8217;ai d\u00e9but\u00e9 ma carri\u00e8re de musicien.<\/em>\u00a0\u00bb Si ce point de d\u00e9part est difficile \u00e0 identifier, il fait toutefois indubitablement partie d&#8217;un cheminement, et permet une double tension, moins terrible mais non moins repr\u00e9sentative de la double tension entre la naissance et la mort de chacun d&#8217;entre nous, et ce au pr\u00e9sent de la recherche. Se d\u00e9placer en biblioth\u00e8que, \u00e0 la BNF notamment, fait partie de ce mouvement spatial et temporel, empirique\u00a0; de ce d\u00e9placement et de la prise de distance avec les livres dans leur proximit\u00e9, dans leur pr\u00e9sence en un lieu qui ne peut \u00eatre un foyer, et dans l&#8217;impossibilit\u00e9 de les emprunter. La lecture est inscrite dans ce mouvement, et pour rejoindre ce que dit Ivan Illich dans un texte \u00e9crit en 1991<a href=\"https:\/\/www.blogger.com\/editor\/static_files\/blank_quirks.html#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>\u00a0sur la lecture \u00e0 l&#8217;\u00e9poque de Hugues de Saint-Victor au 12\u00e8me si\u00e8cle, la lecture est un mouvement du corps, des yeux, de la bouche, des oreilles, de l&#8217;\u00e2me et de la page qui rayonne, vacille, \u00e9clair\u00e9e \u00e0 la lumi\u00e8re de la bougie et \u00e9clairant \u00e0 son tour l\u2019\u0153il du lecteur. L\u2019\u0153il augment\u00e9 \u00e9tait alors d&#8217;une toute autre nature que celle d\u00e9crite par Arendt et Anders. \u00ab\u00a0<em>Pour Hugues, la page rayonne, mais pas seulement la page, l\u2019\u0153il aussi.\u00a0<\/em>\u00bb Ce n&#8217;est pas m\u00e9taphorique. Lorsqu&#8217;il r\u00e9digeait cet art de la lecture \u00e0 l&#8217;attention de ses \u00e9l\u00e8ves, Hugues de Saint-Victor concevait l&#8217;op\u00e9ration de l&#8217;esprit en relation analogique avec la perception de son propre corps. \u00ab\u00a0<em>A la lumi\u00e8re de la sagesse qui fait briller la page, le moi du lecteur s&#8217;embrasera, et \u00e0 la lumi\u00e8re de ce feu, le lecteur se reconna\u00eetra lui-m\u00eame.\u00a0<\/em>\u00bb Quelque neuf si\u00e8cles plus tard, je ne me reconnais pas toujours dans les pages des livres de biblioth\u00e8que. Cependant, je pense \u00e0 la mani\u00e8re de Hugues de Saint Victor que le livre de sciences sociales, mais \u00e9galement de litt\u00e9rature, pardonnez moi l&#8217;\u00e9cart, est un rem\u00e8de pour l\u2019\u0153il \u00ab\u00a0<em>La page est un rem\u00e8de supr\u00eame\u00a0; elle permet par le studium de regagner en partie ce qu&#8217;exige la nature, mais que les t\u00e9n\u00e8bres int\u00e9rieures p\u00eacheresses du lecteur lui d\u00e9nient d\u00e9sormais&#8230;Adam et Eve furent chass\u00e9s du Paradis. Ils furent bannis d&#8217;un monde rayonnant dans un monde de brouillard, et leurs yeux perdirent la transparence et la puissance du rayonnement dans lesquelles ils avaient \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s, et qui demeurent le v\u0153u de la nature et du d\u00e9sir humain.\u00a0\u00bb\u00a0<\/em>Je voudrais ici non pas moderniser les propos de Illich d\u00e9cryptant l&#8217;intention de Hugues de Saint-Victor, mais les rapporter \u00e0 notre si\u00e8cle car ils me semblent pertinents pour d\u00e9crire les maux de l\u2019\u0153il contemporain, et la nature des t\u00e9n\u00e8bres qui nous privent d&#8217;un monde rayonnant et transparent.<\/p>\n<p>\u00ab<em>\u00a0Le lecteur se reconna\u00eetra lui-m\u00eame<\/em>\u00a0\u00bb dit Hugues par la voix d&#8217;Illich. Lorsqu&#8217;en biblioth\u00e8que, je prends un livre, une double tension est l\u00e0, dans l&#8217;attention du pr\u00e9sent\u00a0; en me d\u00e9pla\u00e7ant \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur du texte, le texte se d\u00e9place en moi et d\u00e9place des zones de brouillard, les remplace par des images qu&#8217;aucun autre que moi ne peut voir. Lorsqu&#8217;il m&#8217;est n\u00e9cessaire de ponctuer une lecture d&#8217;une recherche compl\u00e9mentaire, je me d\u00e9place, d\u00e9place un livre, d\u00e9place des pages, d\u00e9place mon regard, d\u00e9place mon questionnement dans le temps, l&#8217;espace et le cheminement int\u00e9rieur d&#8217;une lecture qui se poursuit en moi\u00a0; le cheminement est unique, le chemin lui n&#8217;est pas important sauf pour les cartographes de la pens\u00e9e. Le cheminement est fait d&#8217;une rencontre avec un auteur, sa pens\u00e9e, les mots exprimant sa pens\u00e9e\u00a0; le labyrinthe tisse se d\u00e9dales \u00e0 mesure que les mots lus s&#8217;oublient, et que ma pens\u00e9e s&#8217;\u00e9labore. L&#8217;espace travers\u00e9 est un espace lib\u00e9r\u00e9, v\u00e9cu, un err\u00e9 qui ne peut se recomposer, mais qui permet de composer avec les traces de l&#8217;oubli\u00e9 et de la travers\u00e9e qui en est la source.<\/p>\n<p>Cependant, de la profondeur d&#8217;une pens\u00e9e en cours accompagn\u00e9e par un auteur, son texte, notre rencontre, et les fen\u00eatres que cette rencontre ouvre en moi, \u00e0 la profondeur de donn\u00e9es accessibles en permanence par des voies num\u00e9riques d\u00e9j\u00e0 cartographi\u00e9es dans des fen\u00eatres d&#8217;un syst\u00e8me d&#8217;exploitation s&#8217;ouvrant sur un \u00e9cran, il semblerait pour certains qu&#8217;il n&#8217;y ait qu&#8217;un pas \u00e0 franchir, voire aucun. Le mouvement n&#8217;a plus lieu d&#8217;\u00eatre, le cheminement comme d\u00e9ploiement non quantifiable para\u00eetrait pouvoir devenir la multiplicit\u00e9 des chemins, leurs\u00a0<em>possibles<\/em>\u00a0quantifiables algorithmiquement. La connaissance est un \u00ab\u00a0contenu\u00a0\u00bb nous disent les promoteurs du web s\u00e9mantique\u00a0, autre espace de lecture des Sciences Humaines, l&#8217;espace de tous les possibles\u00a0: \u00ab<em>\u00a0le Web s\u00e9mantique vise \u00e0 aider l&#8217;\u00e9mergence de nouvelles connaissances en s&#8217;appuyant sur des connaissances d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sentes sur Internet\u00a0; pour y parvenir le web s\u00e9mantique met en \u0153uvre le web de donn\u00e9es qui consiste \u00e0 lier et structurer l&#8217;information sur Internet pour acc\u00e9der simplement \u00e0 la connaissance qu&#8217;elle contient d\u00e9j\u00e0.\u00a0<a href=\"https:\/\/www.blogger.com\/editor\/static_files\/blank_quirks.html#_ftn4\" name=\"_ftnref4\"><strong>[4]<\/strong><\/a><\/em>\u00bb La connaissance serait un contenu en soi. Les savoirs seraient des contenus en soi. La connaissance et le savoir absolus sont don l&#8217;ensemble des liens visibles dans le r\u00e9seau internet, dans les donn\u00e9es et les m\u00e9tadonn\u00e9e associ\u00e9es, qui unissent ces connaissances et savoirs en soi.<\/p>\n<p>Je me demande quelle \u00e9tait l&#8217;expression allemande utilis\u00e9e par G\u00fcnther Anders pour redonner \u00e0 entendre le commentaire de Hannah Arendt sur ses analyses de tableau\u00a0;\u00a0<em>les yeux augment\u00e9s<\/em>. La traduction fran\u00e7aise, aussi juste et belle soit-elle, en provenance d&#8217;un\u00a0<em>augere<\/em>\u00a0qui fait l&#8217;auteur et la joie des augment\u00e9s par sa voix\/voie, m&#8217;emporte ailleurs en ce 21\u00e8me si\u00e8cle, en ce temps des futurologues de la mythologie contemporaine de l&#8217;immortalit\u00e9 machinique. Un temps hors temps comme temps de tous les instants\u00a0; l&#8217;impermanence permanente du flux remplace la permanence impermanente du temps. Chacun pour soi et par soi, les yeux augment\u00e9s doivent \u00eatre miens, je dois les poss\u00e9der, c&#8217;est une fonction, un \u00e9tat, un mode comme dans l&#8217;expression utilis\u00e9e par les jeunes g\u00e9n\u00e9rations \u00ab\u00a0\u00eatre en mode\u00a0\u00bb qui correspond oralement aux statuts \u00e9crits de nos avatars dans ce que d&#8217;aucuns appellent des r\u00e9seaux sociaux, et qui ne sont que des logiciels faits de z\u00e9ro et de un, pour lesquels le temps n&#8217;est qu&#8217;une suite d&#8217;op\u00e9rations qui une fois r\u00e9alis\u00e9es n&#8217;ont plus n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 entrer dans l&#8217;histoire, \u00e0 la composer. Greffez-moi des trucs, introjectez moi une puce, immaculez moi de la grande s\u00e9mancit\u00e9 du web&#8230;par les objets connect\u00e9s\u00a0! Je veux voir derri\u00e8re les choses, les \u00eatres, le monde, les savoirs, je veux comprendre s\u00e9ance tenante ce qu&#8217;ils veulent dire pour d&#8217;autres, ce qu&#8217;elles me disent \u00e0 moi et calculer les \u00e9carts pour savoir o\u00f9 j&#8217;en suis, qui je suis, mon \u00eatre. L&#8217;\u00e9cran, les\u00a0<em>google glass<\/em>, les lunettes\u00a0<em>Oculus Rift<a href=\"https:\/\/www.blogger.com\/editor\/static_files\/blank_quirks.html#_ftn5\" name=\"_ftnref5\"><strong>[5]<\/strong><\/a><\/em>\u00a0ont quelque chose d&#8217;un \u00e9lixir m\u00e9dicalgorithmique rendant obsol\u00e8te le moindre f\u00e9tiche, le moindre objet repr\u00e9sentant quelque chose que l&#8217;on sait pertinemment ne pas \u00eatre, le moindre espace ou l&#8217;\u00e9tant ne rejoint jamais l&#8217;\u00eatre mais le d\u00e9signe comme toujours fuyant lorsqu&#8217;on a le sentiment de lui susurrer \u00e0 l&#8217;oreille. \u00ab\u00a0<em>Bapt\u00eame permanent des choses fra\u00eechement cr\u00e9\u00e9es<\/em>\u00a0\u00bb disait Lorca. Espace Transitionnel dirait winnicott, l&#8217;experiencing, le mouvement incessant de la rencontre avec les humains, avec ce qui nous entoure et nous compose chaque seconde, avec ce que l&#8217;on entoure et compose chaque instant. Tout cela n&#8217;est plus n\u00e9cessaire. Cessons le jeu de la vacance, de l&#8217;absence, de l&#8217;\u00e9quivoque et de l&#8217;\u00e9cart. Regardons les choses en face dans leur nombre, leurs statistiques, leurs m\u00e9tadonn\u00e9es, leur structure mol\u00e9culaire m\u00eame et nous serons l&#8217;augmentation m\u00eame. Le cheminement singulier de l&#8217;err\u00e9 textuel aura quant \u00e0 lui disparu, remplac\u00e9 par l&#8217;identit\u00e9 num\u00e9rique, le cluster 256 kilooctets, l&#8217;\u00eatre digital dont les comp\u00e9tences sont\u00a0<em>la m\u00e9moire instantan\u00e9e, la capacit\u00e9 de mapping, la capacit\u00e9 de concentration, la logique proc\u00e9durale, la m\u00e9ta-cognition (l\u2019analyse de ce qu\u2019on est en train de faire)<\/em><a href=\"https:\/\/www.blogger.com\/editor\/static_files\/blank_quirks.html#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>. Selon le National Intelligence Council qui publia en 2014 un rapport intitul\u00e9\u00a0<em>Global Trends 2030\u00a0: Alternative worlds<\/em>, la tendance la plus radicale \u00e0 voir le jour en 2030 concerne la la modification et l&#8217;augmentation des capacit\u00e9s humaines par les technologies et l&#8217;\u00e9volution transhumaniste disruptive. \u00ab\u00a0<em>Les implants r\u00e9tiniens permettront une vision nocturne<\/em>\u00a0\u00bb traduit Thierry Buthier, ma\u00eetre de conf\u00e9rence en math\u00e9matiques sur son blog consacr\u00e9 aux nouvelles technologies, \u00ab\u00a0<em>et donneront acc\u00e8s aux spectres de lumi\u00e8re inaccessibles chez l&#8217;homme de 2014&#8230;les progr\u00e8s r\u00e9alis\u00e9s sur la chimie des neuro-stimulants augmenteront nos capacit\u00e9s de m\u00e9morisation, d&#8217;attention, de vitesse de r\u00e9action et de r\u00e9alisation.\u00a0<\/em>\u00bb Seize ann\u00e9es. Dans seize ann\u00e9es, nous verrons tout. Dans seize ann\u00e9es plus aucune zone d&#8217;ombre ne restera, plus aucune couleur ne nous \u00e9chappera. Seul petit inconv\u00e9nient. Les luttes sociales d&#8217;antan seront renouvel\u00e9es dans la distinction entre ceux qui ont les moyens d&#8217;\u00eatre augment\u00e9s et les autres. Quoi qu&#8217;il en soit, les yeux augment\u00e9s de 2030 n&#8217;ont que faire d&#8217;un Anders, d&#8217;un Hugues de Saint-Victor, de la lumi\u00e8re d&#8217;une bougie, de l&#8217;\u00e9clat d&#8217;une page. Bannis d&#8217;un monde rayonnant, nous devenons le rayon. Bannis d&#8217;un monde de transparence, nous cr\u00e9ons l&#8217;impermanence permanente et infinie. A quoi bon les livres d\u00e8s lors\u00a0? A quoi bon la lecture m\u00eame\u00a0? A quoi bon les chercheurs\u00a0? La connaissance se cr\u00e9e d&#8217;elle m\u00eame gr\u00e2ce aux algorithmes g\u00e9n\u00e9tiques<a href=\"https:\/\/www.blogger.com\/editor\/static_files\/blank_quirks.html#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>\u00a0ou aux algorithmes d&#8217;apprentissage automatique, qui \u00e9voluent d&#8217;eux-m\u00eames en fonction de leur activit\u00e9. Nous ne voyons plus l&#8217;image du monde sur l&#8217;\u00e9cran. Cela n&#8217;est plus n\u00e9cessaire. Nos yeux sont devenus l&#8217;\u00e9cran. Nous sommes les miroirs du r\u00e9el advenu. Et nous p\u00e9trifions toutes celles et ceux qui osent nous regarder sans d\u00e9tour.<\/p>\n<p>\u00ab<em>\u00a0Il faut que les livres disparaissent ou nous engloutissent.\u00a0<\/em>\u00bb<a href=\"https:\/\/www.blogger.com\/editor\/static_files\/blank_quirks.html#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>\u00a0Ainsi s&#8217;achevait l&#8217;un des\u00a0<em>contes pour bibliophiles<\/em>\u00a0\u00e9crits en 1894 par Octave Uzanne et Albert Robida. Un humoriste du nom de John Pool annon\u00e7ait la fin des livres, ce qui rendait la vision apocalyptique moins p\u00e9nible pour des inconditionnels de la page en s\u00e9rie. Ironie de l&#8217;histoire, et le\u00e7on d&#8217;auto-d\u00e9rision r\u00e9p\u00e9t\u00e9e pour celles et ceux qui la composent sans le savoir, le pool ou la Piscine contemporaine sert \u00e0 former des ing\u00e9nieurs en informatique chez 42, l&#8217;\u00e9cole de Xavier Niel, dont les \u00e9l\u00e8ves sont recrut\u00e9s sur \u00ab<em>des bases cognitives qui sont intrins\u00e8ques aux capacit\u00e9s du cerveau, qui ne s&#8217;apprennent pas, qui sont naturelles, servent \u00e0 d\u00e9terminer les candidats qui ont le meilleur potentiel.\u00a0<\/em>\u00bb<a href=\"https:\/\/www.blogger.com\/editor\/static_files\/blank_quirks.html#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>\u00a0De l&#8217;ironie, G\u00fcnther anders n&#8217;en manquait pas mais il aurait doute ri jaune en entendant cela. Et je l&#8217;imagine par-del\u00e0 la tombe, soulev\u00e9 par une rage silencieuse, saisir une plume de ses doigts tordus par la maladie afin de compl\u00e9ter le troisi\u00e8me tome de son \u0153uvre sur l&#8217;homme et formaliser dans l&#8217;ordre du langage une analyse mordante de ces augmentations en soi qu&#8217;il aurait sans nul doute intitul\u00e9\u00a0<em>l&#8217;obsolescence de l\u2019\u0153il<\/em>.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.blogger.com\/editor\/static_files\/blank_quirks.html#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a>G\u00fcnther Anders, La bataille de Cerises, Dialogues avec Hannah Arendt, Biblioth\u00e8ques Rivages, traduit par Philippe Ivernel, 2013<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.blogger.com\/editor\/static_files\/blank_quirks.html#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a>Federico Garcia Lorca, Jeu et th\u00e9orie du Duende, Traduit par Live Anselm, \u00e9dition Allia<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.blogger.com\/editor\/static_files\/blank_quirks.html#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a>\u00a0Du Lisible au visible, sur la naissance du texte, commentaire du didascalicon du Hugues de Saint-Victor et traduit par Jacques Mignon et r\u00e9vis\u00e9 par Maud Sissung aux \u00e9ditions fayard, 1991<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.blogger.com\/editor\/static_files\/blank_quirks.html#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a>\u00a0Le web s\u00e9mantique d\u00e9fini dans Wikipedia\u00a0: http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Web_s%C3%A9mantique<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.blogger.com\/editor\/static_files\/blank_quirks.html#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a>\u00a0P\u00e9riph\u00e9rique informatique de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle en cours de d\u00e9veloppement et con\u00e7u par l&#8217;entreprise Oculus VR, filiale de Facebook (cf Wikipedia.fr)<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.blogger.com\/editor\/static_files\/blank_quirks.html#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a>La France est \u00e0 la tra\u00eene dans le secteur num\u00e9rique, interview de Nicolas Sadirac, \u00e9cole 42 cr\u00e9\u00e9e par Xavier Niel, PDG de Free, 17 avril 2013\u00a0: http:\/\/www.blog-emploi.com\/interview-nicolas-sadirac-ecole-42\/<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.blogger.com\/editor\/static_files\/blank_quirks.html#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a>\u00ab\u00a0algorithmes \u00e9volutionnistes, qui, lorsqu&#8217;ils cherchent une solution, envisagent \u00e0 chaque g\u00e9n\u00e9ration de multiples pistes, comme autant d&#8217;individus, pour ne retenir que les plus performantes ou les plus prometteuses.\u00a0\u00bb Alexandre Laumonier, 5, \u00e9ditions Zones sensibles, 2014, chapitre 2\u00a0: retour vers le futur, p.51<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.blogger.com\/editor\/static_files\/blank_quirks.html#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a>R\u00e9f\u00e9rence<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.blogger.com\/editor\/static_files\/blank_quirks.html#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a>Interview Nicolas Sadirac, Ibid.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Table ronde\u00a0: \u00c9volution de la lecture en sciences humaines \/\u00a0Colloque Les \u00e9ditions en Sciences Humaines \u00e0 l&#8217;\u00e8re du num\u00e9rique \/\u00a0Ambassade du Br\u00e9sil Les yeux augment\u00e9s J&#8217;aimerais commencer cette pr\u00e9sentation par une image, celle que chacun d&#8217;entre vous cr\u00e9era \u00e0 l&#8217;\u00e9vocation d&#8217;une rencontre qui eut lieu \u00e0 la fin des ann\u00e9es 20 et qui nous est&hellip; <a href=\"https:\/\/chaotidien.fr\/?p=125\" class=\"more-link\">Continue reading <span class=\"screen-reader-text\">Les yeux augment\u00e9s\u00a0<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[2],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/125"}],"collection":[{"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=125"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/125\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=125"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=125"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/chaotidien.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=125"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}